Notons que l'on n'a pas tenté de donner à la tessère une figure trop proche de la monnaie.


Plus grossières sont les spintriae de plomb que l'on retrouve un peu partout, et jusqu'en Angleterre.

plomb romain

retrouvé dans la Tamise

On voit mal ces jetons servir de monnaie à l'extérieur comme nos tickets restaurants qui sont plus ou moins admis par les épiciers. Cependant leur aspect prend progressivement celui de pièces, avec des chiffres au côté pile.

spintria 4

spintria 7


Quelle signification donner à ces chiffres? Certains connaisseurs imaginatifs ont prétendu que cela désignait le prix des différentes prestations, d'autres plus prosaïques y ont vu le numéro de la chambre, ou de la fille... mais le plus grand lupanar retrouvé à Pompei n'avait que 10 chambres, quand certaines séries de spintriae atteignent 16 modèles.

Il m'apparaît probable que ces objets ont été collectionnés indépendamment et parallèlement à leur valeur d'usage. À l'appui de cette thèse il y a l'évidente similitude avec d'autres émissions très comparables, comme une série d'empereurs. Là aussi, on retrouve souvent le chiffre 16 comme nombre des spécimens.


les empereurs


Il est difficile de trancher le point quant à l'ordre des choses : les spintriae furent-elles une simple variante libertine des collections dédiées aux empereurs ou aux gladiateurs ? Des contrefaçons coquines de la monnaie, comme certaines pièces de six euros aujourd'hui? Ou bien fabriquées à l'origine comme des jetons de passe ( achetés par le client à la maquerelle ? distribuées par le général à la troupe ? ) ont-elles été ensuite sciemment transformées en objet collectors ?


La question n'est pas innocente. Pas davantage que la pratique bien connue des éditeurs de cartes diverses : autant les vignettes de l'équipe de France offertes jadis dans les boites de fromage avaient une faible et égale valeur dans les cours de récréation, autant les vignettes vendues (très au-dessus de leur coût de revient réel) par des éditeurs (comme l'italien Panini) peuvent, par leur inégale répartition dans les pochettes où elles sont vendues, acquérir des valeurs différentes, et pour certaines très élevées... L'édition de médailles ou de cartes de collection permet de créer de la valeur et cela en parfaite légalité puisqu'à aucun moment on n'émet de la monnaie. Dans les années 90, j'ai cependant vu une directrice d'école pourchasser les faux Pikatchu avec force - certes sans oser brandir le célèbre article 139 du Code Pénal - parce que ces faux avaient été monnayés contre de vrais francs français. Il est probable que l'on verra un jour des altcurrencies collectors du fait d'une quantité volontairement restreinte ou d'un gimmick quelconque.


                        *     *     *     *


Retournons à la maison close : bien des raisons pouvaient y justifier l'usage des jetons.


Quelque soit le statut des filles (esclaves antiques, débitrices, filles-mères, pauvresses ...) pratiquer un change à la caisse évitait que ces filles ne touchent à la monnaie du dehors. C'est aussi l'une des raisons de l'usage des chips dans les maisons de jeux, sujet sur lequel je reviendrai un jour.


Cette précaution classique a perduré dans les maisons de passe, mais une chose forcément significative doit ici être notée : alors que dans certaines industries on donne à ces monnaies internes un aspect ludique et le moins monétaire possible ( les colliers de perle du Club Med ) , dans les bordels la coutume de donner un aspect monétaire à l'objet s'est affirmée au cours des siècles : tous les souverains du 19 ème siècle ( et pas seulement en France...) ont ainsi leurs effigies à l'avers de jetons dont les revers s'ornent de symboles les plus explicites. Très souvent ce sont des objets de plomb ou d'étain, assez grossiers. Il arrive toutefois que l'on trouve de lourdes pièces d'argent, probablement en usage dans les meilleurs établissements parisiens.


le roi citoyen cote face


( et cliquez ici pour voir aussi la côté ''poil'', mais pour les impudiques seulement !)


liard Tant et si bien que des établissements plus modestes purent, inversement, se servir comme jetons de vieilles espèces démonétisées et sans réelle valeur. J'ai découvert qu'à Arsonval, dans l'Aube, une petite maison de passe se servait avant la guerre de vieux liards en cuivre du temps de... Louis XV.


Etonnant destin de la monnaie d'un roi lui-même notoirement porté sur la fille publique !


Dans le monde crypto de même, toutes les alt-currencies perdureront, même démonétisées si leurs cours s'effondrent totalement : rien n'empêche de leur imaginer d'étonnants destins, comme ceui des liards d'Arsonval.


Du coup certains vrais jetons se donnaient des petits airs de monnaies anciennes, comme ci-dessous, avec une figure de Louis XIII assez fantaisiste.


un faux roi


On trouve le même usage équivoque des codes et symboles officiels en Amérique avec un jeu de mot salace : cent changé en cunt (chatte mais aussi salope).


un jeu de mot


A la même époque on gravait aussi des mots d'amours ou l'initiale d'un fiancé sur les pièces, une coutume ancienne que les soldats de la guerre de Sécession popularisèrent. Le bitcoin sera-t-il un jour à même de porter (aussi) un message amoureux?


jeton d'amour


Malgré le jeu de mot permis par le slang, n'allons pas croire que le service ait été vendu pour one cent seulement : il fut pendant assez longtemps fixé à trois dollars, somme que l'on retrouvait sur de nombreux jetons.


red door saloon


Relique d'un monde sans inflation : il ne viendrait plus à l'idée d'écrire Bon pour un repas sur un ticket restaurant aujourd'hui. Les établissements du Nebraska sont d'ailleurs revenus à la pratique du token sans indication de valeur.


Les claques parisiens ont largement continué, passé le temps des rois, de singer les monnaies de la République et leurs divers symboles (Marianne, coq ..). C'est aussi que la République prenait sa part du profit, ce qui permet de comprendre certains atouts d'une monnaie de transaction affectée.


la monnaie de singe


Le jeton a dû servir d'instrument fiscal. Les maisons ne fabriquaient point elles-mêmes de tels jetons, ce qui explique que les scènes pornographiques au verso soient si souvent similaires. Il est probable que l'on pouvait savoir combien de jetons circulaient dans telle ou telle maison, et que cela faisait partie des diligences du Préfet (qui délivrait l'indispensable certificat de tolérance et faisait payer cher ses contrôles, notamment sanitaires) et des renseignements connus du percepteur, qui en ces temps de fisc plus léger que le nôtre, prenait ici un confortable 50%.


Mais le jeton est aussi un instrument comptable : quand le client de la Belle Epoque achetait son jeton 5 francs, 2 francs 50 revenait à la fille, 2 francs étaient destinés à la maison le reste allant à diverses charges (on payait 25 centimes pour la serviette à la blanchisseuse par exemple). Tenir les comptes en jeton permet une comptabilité analytique aisée.


Allons plus loin : si la fille est le premier indicateur de la police contre la maquerelle, qui remplit ce rôle contre les clients... d'un point de vue comptable on a ici, grâce au jeton, une ébauche de comptabilité en partie triple (client, caisse de la maquerelle, fille) avec la possibilité pour la communauté des filles de vérifier les comptes de la maquerelle. Cela ne vous évoque rien?