3 -Monnaie crypto, monnaie porno?


Nous avons déjà évoqué le parfum de soufre du bitcoin en traitant de l'usage de la monnaie dans les choses sacrées, qui suscitait bien des questions. Comme ont dû le faire certains romains, sortons du temple et dirigeons-nous vers le lupanar, puisque les industries du vice ne sont pas les dernières à lorgner vers les monnaies cryptographiques. Le site de l'une d'entre elles, le Redcoin annonce : porn, gambling and everything naughty. Une monnaie pour le vice ? Depuis l'antiquité, les bordels ont battu monnaie...

Est-ce par respect pour César ou par précaution que l'on y inventa une monnaie affectée, comme nous dirions aujourd'hui ? En tout cas, si le premier bordel semble avoir été athénien (et bon marché) les premiers jetons de maisons closes datent de l'époque romaine. On les appelle tessères spintriennes ou spintriae d'un mot latin désignant la débauche.

Le mot tessera désignait en général un jeton et il en existait de toutes sortes. Dans la ville qui garantissait au petit peuple du pain et des jeux, on distribuait en fait des tesserae de matières et de motifs divers, donnant droit à une entrée dans le Cirque ou à une ration de froment. Je ne dis pas que l'on ait distribué des bons pour une passe, mais l'usage du jeton pour entrer quelque part était bien établi. Effectivement, autant ne pas mettre la figure de César sur cela, même si on se souvient que l'empereur Vespasien se moquait bien de voir sa monnaie transiter par les latrines ! Je reviendrai un autre jour sur les tessères et autres jetons d'usage.



spintria en verre Ce jeton en pate de verre dont la réalisation est par ailleurs d'une grande qualité était sans aucun doute en usage dans un établissement huppé.

Notons que l'on n'a pas tenté de donner à la tessère une figure trop proche de la monnaie.


Plus grossières sont les spintriae de plomb que l'on retrouve un peu partout, et jusqu'en Angleterre.

plomb romain

retrouvé dans la Tamise

On voit mal ces jetons servir de monnaie à l'extérieur comme nos tickets restaurants qui sont plus ou moins admis par les épiciers. Cependant leur aspect prend progressivement celui de pièces, avec des chiffres au côté pile.

spintria 4

spintria 7


Quelle signification donner à ces chiffres? Certains connaisseurs imaginatifs ont prétendu que cela désignait le prix des différentes prestations, d'autres plus prosaïques y ont vu le numéro de la chambre, ou de la fille... mais le plus grand lupanar retrouvé à Pompei n'avait que 10 chambres, quand certaines séries de spintriae atteignent 16 modèles.

Il m'apparaît probable que ces objets ont été collectionnés indépendamment et parallèlement à leur valeur d'usage. À l'appui de cette thèse il y a l'évidente similitude avec d'autres émissions très comparables, comme une série d'empereurs. Là aussi, on retrouve souvent le chiffre 16 comme nombre des spécimens.


les empereurs


Il est difficile de trancher le point quant à l'ordre des choses : les spintriae furent-elles une simple variante libertine des collections dédiées aux empereurs ou aux gladiateurs ? Des contrefaçons coquines de la monnaie, comme certaines pièces de six euros aujourd'hui? Ou bien fabriquées à l'origine comme des jetons de passe ( achetés par le client à la maquerelle ? distribuées par le général à la troupe ? ) ont-elles été ensuite sciemment transformées en objet collectors ?


La question n'est pas innocente. Pas davantage que la pratique bien connue des éditeurs de cartes diverses : autant les vignettes de l'équipe de France offertes jadis dans les boites de fromage avaient une faible et égale valeur dans les cours de récréation, autant les vignettes vendues (très au-dessus de leur coût de revient réel) par des éditeurs (comme l'italien Panini) peuvent, par leur inégale répartition dans les pochettes où elles sont vendues, acquérir des valeurs différentes, et pour certaines très élevées... L'édition de médailles ou de cartes de collection permet de créer de la valeur et cela en parfaite légalité puisqu'à aucun moment on n'émet de la monnaie. Dans les années 90, j'ai cependant vu une directrice d'école pourchasser les faux Pikatchu avec force - certes sans oser brandir le célèbre article 139 du Code Pénal - parce que ces faux avaient été monnayés contre de vrais francs français. Il est probable que l'on verra un jour des altcurrencies collectors du fait d'une quantité volontairement restreinte ou d'un gimmick quelconque.


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Retournons à la maison close : bien des raisons pouvaient y justifier l'usage des jetons.


Quelque soit le statut des filles (esclaves antiques, débitrices, filles-mères, pauvresses ...) pratiquer un change à la caisse évitait que ces filles ne touchent à la monnaie du dehors. C'est aussi l'une des raisons de l'usage des chips dans les maisons de jeux, sujet sur lequel je reviendrai un jour.


Cette précaution classique a perduré dans les maisons de passe, mais une chose forcément significative doit ici être notée : alors que dans certaines industries on donne à ces monnaies internes un aspect ludique et le moins monétaire possible ( les colliers de perle du Club Med ) , dans les bordels la coutume de donner un aspect monétaire à l'objet s'est affirmée au cours des siècles : tous les souverains du 19 ème siècle ( et pas seulement en France...) ont ainsi leurs effigies à l'avers de jetons dont les revers s'ornent de symboles les plus explicites. Très souvent ce sont des objets de plomb ou d'étain, assez grossiers. Il arrive toutefois que l'on trouve de lourdes pièces d'argent, probablement en usage dans les meilleurs établissements parisiens.


le roi citoyen cote face


( et cliquez ici pour voir aussi la côté ''poil'', mais pour les impudiques seulement !)


liard Tant et si bien que des établissements plus modestes purent, inversement, se servir comme jetons de vieilles espèces démonétisées et sans réelle valeur. J'ai découvert qu'à Arsonval, dans l'Aube, une petite maison de passe se servait avant la guerre de vieux liards en cuivre du temps de... Louis XV.


Etonnant destin de la monnaie d'un roi lui-même notoirement porté sur la fille publique !


Dans le monde crypto de même, toutes les alt-currencies perdureront, même démonétisées si leurs cours s'effondrent totalement : rien n'empêche de leur imaginer d'étonnants destins, comme ceui des liards d'Arsonval.


Du coup certains vrais jetons se donnaient des petits airs de monnaies anciennes, comme ci-dessous, avec une figure de Louis XIII assez fantaisiste.


un faux roi


On trouve le même usage équivoque des codes et symboles officiels en Amérique avec un jeu de mot salace : cent changé en cunt (chatte mais aussi salope).


un jeu de mot


A la même époque on gravait aussi des mots d'amours ou l'initiale d'un fiancé sur les pièces, une coutume ancienne que les soldats de la guerre de Sécession popularisèrent. Le bitcoin sera-t-il un jour à même de porter (aussi) un message amoureux?


jeton d'amour


Malgré le jeu de mot permis par le slang, n'allons pas croire que le service ait été vendu pour one cent seulement : il fut pendant assez longtemps fixé à trois dollars, somme que l'on retrouvait sur de nombreux jetons.


red door saloon


Relique d'un monde sans inflation : il ne viendrait plus à l'idée d'écrire Bon pour un repas sur un ticket restaurant aujourd'hui. Les établissements du Nebraska sont d'ailleurs revenus à la pratique du token sans indication de valeur.


Les claques parisiens ont largement continué, passé le temps des rois, de singer les monnaies de la République et leurs divers symboles (Marianne, coq ..). C'est aussi que la République prenait sa part du profit, ce qui permet de comprendre certains atouts d'une monnaie de transaction affectée.


la monnaie de singe


Le jeton a dû servir d'instrument fiscal. Les maisons ne fabriquaient point elles-mêmes de tels jetons, ce qui explique que les scènes pornographiques au verso soient si souvent similaires. Il est probable que l'on pouvait savoir combien de jetons circulaient dans telle ou telle maison, et que cela faisait partie des diligences du Préfet (qui délivrait l'indispensable certificat de tolérance et faisait payer cher ses contrôles, notamment sanitaires) et des renseignements connus du percepteur, qui en ces temps de fisc plus léger que le nôtre, prenait ici un confortable 50%.


Mais le jeton est aussi un instrument comptable : quand le client de la Belle Epoque achetait son jeton 5 francs, 2 francs 50 revenait à la fille, 2 francs étaient destinés à la maison le reste allant à diverses charges (on payait 25 centimes pour la serviette à la blanchisseuse par exemple). Tenir les comptes en jeton permet une comptabilité analytique aisée.


Allons plus loin : si la fille est le premier indicateur de la police contre la maquerelle, qui remplit ce rôle contre les clients... d'un point de vue comptable on a ici, grâce au jeton, une ébauche de comptabilité en partie triple (client, caisse de la maquerelle, fille) avec la possibilité pour la communauté des filles de vérifier les comptes de la maquerelle. Cela ne vous évoque rien?

Commentaires

1. Le dimanche 17 août 2014, 17:39 par un anonyme

La similarité entre les jetons de bordel et les monnaies se retrouvent aussi en Chine, avec la structure Yin-Yang, forme ronde et trou carré

2. Le samedi 6 septembre 2014, 17:03 par "Blue"

Pouvez-vous en dire davantage sur les "liards d'Arsonval" ? Excellent blog, merci pour vos articles très stimulants !

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Cette histoire m'a été racontée par un vendeur, sur e-bay, qui proposait ces pièces comme d'authentiques jetons de bordel. Ce vendeur avait été le gérant d'une épicerie, les Coopérateurs de Champagne, à Arsonval de 1981 à 1986. À la même époque il y avait aussi un brocanteur dans ce bourg de l'Aube, qui avait tenu une maison close à Bar-sur Aube avant et pendant la guerre et jusqu'à leur fermeture par la loi Marthe Richard en 1947. C'est chez lui que l'épicier avait acquis ces pièces, et s'était entre commerçants voisins, fait confier tous les détails: Les clients payaient à la caisse et en échange il donnait ces jetons, afin de les remettre aux filles, preuve que le client avait bien payé, vu le nombre de personnes qui circulaient dans son bordel. C'est lui qui m'a donné ces pièces en échange de marchandise d'épicerie .

Quant à les authentifier comme des liards d'Ancien Régime, c'est ce dont je me suis chargé sans trop de mal. Reste à savoir depuis quand ces liards servaient à cet usage. Mais il y a fort à parier que l'homme de Bar sur Aube était déjà brocanteur dans l'art et se les était procuré à bon compte (dans un vieux fond de tiroir?) .

Bien cordialement

Jacques Favier

3. Le vendredi 12 septembre 2014, 07:40 par Adli

Article amusant et instructif !

Pour les alts spécialisées dans le milieu pornographique une tentative avait été faite avec le sexcoin en 2013 je crois.

Et plus récemment un concours pour devenir Directeur Artistique de Pornhub a donné cet amusant résultat : https://www.youtube.com/watch?v=oat...

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