En 2007, je m’étais ainsi rapproché de la Coopérative de Finances Solidaires de la Nef, cette Société Financière qui aspirait depuis longtemps et aspire encore à se transformer en banque, mais n’offrait et n’offre toujours à ses 30.000 coopérateurs que des produits co-brandés avec le Crédit Coopératif (vraie banque et vrai concurrent) ou des livrets dignes des années d’après-guerre. Je leur proposais alors (en vain) de réfléchir à ce que les nouveaux moyens de paiement (à l’époque essentiellement le RFID) pouvaient offrir tant comme moyen de sauter l’étape du chèque, que d’apporter une aide précieuse aux MLC dont la Nef est un sponsor quasi officiel en France.


La présentation par Derudder du bitcoin est d’un grand classicisme. Elle est aussi d’un grand conformisme. On ne possède physiquement l’euro pas davantage que le bitcoin : si on perd le billet il est perdu, si on perd son numéro de compte on a des problèmes, si la banque saute… etc. Les livres de compte sont gérés ailleurs et différemment, mais l’euro n’est pas une pépite.


Je n’épiloguerai pas sur le faible intérêt qu’il y a de rappeler l’absence de banque centrale pour émettre et gérer le bitcoin. Il aurait été plus amusant de souligner que, comme l’euro cette fois, le bitcoin n’a pas non plus de gouvernement pour le soutenir (dans tous les sens que l’on voudra donner au mot soutenir) : l’état américain (dont l’extravagante puissance militaire ne peut être omise quand on fait l’inventaire des caractéristiques du dollar) vient de rappeler que toute transaction en dollar est passible de Sa Justice. Les nains châtrés européens ont baissé le regard devant l’ogre et l’affaire ne profite qu’au yuan. L’euro, en dépit des pompeuses promesses de 1992 à 2002 n’a jamais été qu’une monnaie de petits vieux.


aristoteMais puisque Derudder est platement aristotélicien quand il en vient à considérer comme purement virtuel un protocole d’échange d’informations répondant à une logique mathématique située dans le ciel des Idées, pourquoi ne saisit-il pas ce qui, dans le bitcoin, répond si directement à ce que dit l’auteur de l’Ethique à Nicomaque (V,9) : c'est le besoin que nous avons les uns des autres qui, dans la réalité, est le lien commun de la société qu'il maintient. S’il a bien vu que le bitcoin, à l’origine, s’obtenait en échange d’une partie de la puissance de calcul d’un ordinateur, il croit que c’est au service de la résolution de sortes d’équations (soudain suffisamment existantes pour avoir des serviteurs) quand on pourrait tout aussi bien écrire au service de la communauté qui a adopté ce moyen d’échange.


Reprenons Aristote là où nous l’avons interrompu : Si les hommes n'avaient point de besoins, ou s'ils n'avaient pas des besoins semblables, il n'y aurait pas d'échange entre eux, ou du moins, l'échange ne serait pas le même.


C’est du côté de l’échange que le bitcoin blesse Derudder.


Sa rareté (relative) lui apparaît suspecte, quand les supporters des MLC ne manquent pourtant jamais d’annoncer ou de suggérer que le système fondé sur le dollar à gogo finira par s’effondrer. La plupart des MLC ont des masses monétaires tenant dans un tiroir d’épicier.


La critique pourtant ne serait pas impertinente en soi. Il reste qu’une monnaie abondante comme le sont, surtout depuis 2008, le dollar et l’euro, peut être suffisamment mal répartie pour nourrir des bulles au lieu de nourrir des enfants. Aujourd’hui le problème est bien davantage dans l’allocation et la circulation de la monnaie que dans sa masse totale.


Que le bitcoin ait connu de fortes variations (comme au demeurant l’or, l’argent ou d’autres commodities depuis 1945) n’implique pas que son utilité soit uniquement spéculative. Au vrai, ce reproche est surtout formulé doctement par ceux qui, ayant bien levé les yeux au ciel en marmonnant le nom de Ponzi en 2011 ou 2012, ont regretté en 2013 d’avoir été si peu spéculatifs intellectuellement.


Le bitcoin sert, et continuera de servir, à deux usages réels. Le premier qui restera sans doute second, est de payer : on peut manger dans la plupart des capitales développées avec du bitcoin sur son wallet. Certes le choix est encore imité (je recommande chaudement le 43 sur la Butte aux Cailles) mais il s’étoffe. A Genève on peut même aller aux filles (comme a cru devoir me l’indiquer un anonyme qui avait lu un peu vite mon billet consacré aux monnaies des maisons closes). Cet exemple mis naturellement à part, payer en bitcoin est aujourd’hui un bon moyen de créer du lien, et avec son petit côté complot-techno, il peut s’inscrire sans trop d’effort comme un objet transitionnel de Winnicot. Il est probable que Derruder juge ici la chose de l’extérieur.


L’autre usage du bitcoin, essentiel, c’est l’envoi d’argent. Il a même été conçu, me semble-t-il, fondamentalement autour de cette problématique, dans cette intention.


Quand Derudder dit que c’est l’intention qui compte, il fait sourire. Le problème des bonnes intentions, c’est que le paradis de la finance alternative ou éthique en est pavé. Il y a loin des intentions affichées par celle-ci dans ses chartes à ses pratiques dans l’économie réellement existante. Parlons donc en termes d’efficacité : avec un billet papier d’une MLC dans une ville de quelques milliers d’habitants on peut manger dans un restaurant de cette ville. J’attends que les MLC communiquent clairement (dans la pétition de transparence qui est celle de toute la finance éthique) non seulement sur les masses de ces monnaies mais sur leur circulation. Ce que chacun peut savoir minute par minute sur le bitcoin et mesurer les gros blocs (sans doute spéculatifs) et les micro-paiements (cafés payés en bitcoins, petits transferts).


Je trouve donc bien tranchant le jugement de conclusion qui ne reconnaît aucunement le potentiel de transformation socio-économique des MLC au bitcoin.


D’abord parce qu’il appartient à chacun de penser plus important de faciliter les échanges entre bobos et bios à Aubagne ou à Villefranche ou les virements de millions de travailleurs expatriés sur lesquels Western Union (82 milliards de dollars de transfert en 2013) se sert assez grassement (5,5 milliards de CA prélevé soit en moyenne 6,7% de frais, et beaucoup plus, bien sûr, sur les petits montants,) pour s’offrir d’obscènes campagnes de publicité ensuite. On lira à ce sujet un article déjà un peu ancien, mais seuls les profits ont changé depuis 2006.


Wester Union

Ensuite parce que le bitcoin est aussi une révolution mentale. C’est un bien commun de l’humanité. Certes il faut le miner (comme l’or) mais on peut aussi ouvrir sa mine. Il existe plus de 200 crypto-monnaies. Pourquoi parler de rareté ?


monnaie localeSi le bitcoin vous déplait, creusez une autre mine. Certaines, comme le Reddcoin affichent au demeurant des visées et des intentions sociales. Plutôt qu’une énième collection de billets de Monopoly pour jouer à la marchande sur les foires bios, en collant des gommettes au dos des billets pour réinventer l’inflation, tandis que la contrepartie en euros git douillettement sur un compte de la Nef ou du Crédit Coopératif (où vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’il devient vraiment) regardez un peu ce que les évolutions technologiques (et mathématiques !) vous offrent.


Les inventions techniques sont brevetables : faut-il rappeler que Western Union est issue de l’invention du Morse ? Cependant les MLC pourraient quand même sortir du papier et voir ce que des plateformes de transfert un peu ouvertes (possibilité de transferts entre pays banques et devises différentes) pourraient leur offrir comme opportunités. Il est un peu pathétique de voir que les MLC en sont tout juste à patiner dans la montée pourtant bien balisée des cartes de paiement en plastique (le NU de Rotterdam semble avoir disparu comme le SOL) et que la Nef annonce des chéquiers pour fin 2015.


Quant aux inventions mathématiques elles ne sont pas purement virtuelles comme Derruder le pense, mais elles sont non brevetables. Rien qu’en cela, il y a un potentiel de transformation.


Le bitcoin n’est certes pas « la solution », mais il n’est en rien « du côté du problème ». Certes ceux qui travaillent autour du bitcoin veulent gagner de l’argent : les gérants de Biocoop aussi ; le bitcoin monte en euro, mais c’est peut-être que l’euro (et donc les MLC qui ont un lien fixe à l’euro…) baissent, et les raisons de le penser ne manqueraient pas.


Dire que la valeur de la monnaie qui monte n’est appuyée sur aucune richesse réelle, c’est soit admettre qu’il n’existe de richesse réelle concevable pour garantir une monnaie qu’une encaisse dans une autre monnaie (revenons donc à l’or) ou une circulation de dettes (double problème : les MLC non plus ne permettent pas le crédit, en l’état, et les dettes en euros ou dollars ont aujourd’hui une valeur bien incertaine) soit enfin, et surtout, compter pour rien la richesse de la communauté créée par l’échange. C’est un jugement de physiocrate.


Retournons une dernière fois vers Aristote : la monnaie n'existe pas dans la nature. Elle n'existe que par (selon) la Loi. Il ne tient qu'à nous de la changer et de la rendre inutile si nous le voulons.


Keynes, qui ne souhaitait pas le retour à une « richesse réelle » concluait qu’on n'a jamais parlé de si bon sens -avant ou après.


De ce que la monnaie n’est pas forcément l’or, on en est venu en quelques décennies à conclure que c’était forcément la dette. Money is what money does. La monnaie c’est l’échange, même au comptant. La valeur n'est ni dans le billet de banque (euro ou MLC) , ni même dans la pièce d'or, elle est dans la communauté qui accepte et garantit cet échange.