La révolution numérique, pour eux, n’en est pas une. Prenant de la hauteur, déplaçant le regard, distinguant les instruments des usages, ils montrent ce qui change vraiment, et souvent lentement, pointent les déplacements de valeur, bien plus nombreux que les créations de valeurs tant célébrées.

Il y a davantage de révolutionnaires, disent Cauchard et de Calan, que de révolution. Et les chiffres (d’emplois, de capitalisation, de croissance, de R&D) quand on enlève quelques aveuglantes icônes, sont têtus. La place du numérique reste modeste. Les trésors de guerre accumulés sont d’ailleurs des symptômes étonnants. Si révolution il y a, elle a bien moins d’effets que les précédentes sur le niveau de vie, et ses protagonistes irradient peu en dehors de leur environnement social immédiat. Ce qui a été conçu comme des outils de travail a conduit à du bavardage, de la distraction et du stress.

les auteurs

Le lecteur qui n’aura pas réagi à ces premiers jets de décapants aborde alors le chapitre pour moi crucial : « pourquoi la révolution ne sera pas française ». Maintenant que la Paris Blockchain Week est terminée, que l’on s’est bien congratulé, on peut en recommander la lecture aux décideurs. On remonte là aux déclarations du président Mitterrand, on rappelle que tout n’avait pas mal commencé pour une France qui avait eu l’intuition de ce que l’informatique allait changer. Mais aujourd'hui, à mi-chemin des moqueries de certains qui voient la France en « Zimbabwe du numérique » et des slogans vaniteux que l’on entend par ailleurs, la France occupe une place confortable mais moyenne. Les auteurs semblent pointer particulièrement l’attitude des pouvoirs publics : « L’État navigue en permanence entre la sanction et la fascination ».

Le gouvernement français se veut ainsi à la fois l'hôte fastueux des GAFA (un mot creux!) reçus à Versailles, et le champion de la croisade pour les taxer. Pendant ce temps les Français sont proportionnellement plus nombreux à utiliser Google comme moteur de recherche que les citoyens américains (le moteur Qwant est un nain dépendant de la technologie de Microsoft) et il y a plus d’appartements Airbnb à Paris qu’à New York.

Le rôle de l’Etat est largement critiqué : adresses e-mail des employés de la France Tech comparables à celles du Ministère des Finances, multiplication des Agences, Missions, Conseils, Directions interministérielles et États généraux… tout cela incite à se demander, comme le faisait Terra Nova, si l’Etat est l’acteur le mieux indiqué pour lancer et appuyer des initiatives qui appellent à l’agilité et à la vitesse d’exécution. Les bitcoineurs qui ont vécu depuis plus d’un an maintenant au rythme des consultations, auditions et réflexions diverses peuvent partager la question. La comparaison, tracée par les auteurs, avec ce qui se passe en Israël (où règnent les concepts de chutzpah et de rosh gadol que je laisse mon lecteur découvrir par lui-même) fait cruellement ressortir les traits jupitériens de notre culture étatique « rigide, autoritaire, allergique à l’échec ». Ainsi, et l’on retrouve cette conviction dans d’autres chapitres, la révolution si elle doit avoir lieu sera obligatoirement culturelle. Et pour en saisir la véritable mythologie, il faudra adopter cette attitude pionnière face à toutes les frontières qui a forgé l’ethos américain, quand nos élites défendent le pré-carré (ou hexagonal) de leur souveraineté. J’avoue avoir, pourtant peu adepte des westerns, souvent pensé qu’ils décrivaient mieux que tout discours ministériel, la forme d’individualisme conquérant des bitcoineurs. Mais le mot Far-West est régulièrement et significativement cité par nos régulateurs et par tant d’autres, comme ce que nous devons éviter à tout prix.

Cauchard et de Calan ne stigmatisent d’ailleurs pas les seules élites et notent que l’attitude de la population française vis à vis de l’immigration est significativement moins ouverte que celles des nations mieux classées en matière d’économie numérique.

Les chapitres suivant démontent le mythe de « l’entreprise technologique » , qu’il s’agisse des banques ou des pizzas (il n’y a pas plus de disruption que du temps de Schumpeter, et les disruptions n’ont aucun besoin d’être technologiques) ; montrent pourquoi Amazon restera une exception qu’il est vain de vouloir copier (en citant au passage le « Comité Invisible » , ce que j’avais fait dans mon billet 27) ; enterrent l'idée que la révolution à venir puisse être démocratique mais suggèrent qu’elle doit d’abord être juridique, et annoncent enfin qu’elle sera surtout narcissique. Avec quand même, in fine et après tout cet acide décapant, l’hypothèse que le numérique puisse être « à la fois la matière et les moyens d’un nouvel âge des Lumières. Si pour le moment beaucoup de promesses ne sont pas tenues, c’est sans doute que l’âge numérique ressemble plus selon eux (et j’adhère absolument à cette comparaison, également avancée par Mark Alizart dans son Cryptocommunisme) à celui qui vit l’invention de l’imprimerie qu’à celui qui vit fumer les premières machines à vapeur.