UNE ÉCONOMIE POLITIQUE DE L'UTOPIE ?

Les deux essais de John Perry Barlow reflètent de manière saisissante un ardent désir d’échapper à l’emprise oppressante des deux formes institutionnelles les plus importantes de la modernité : l’État et la société de marché.

Une déclaration d’indépendance du cyberespace était explicitement tournée contre l’État moderne. Quitte à ce qu’on puisse dire avec humour : « D’accord, mais mis à part l’hygiène, les médicaments, l’éducation, le vin, l’ordre public, l’irrigation, les routes, un système d’eau douce et de santé publique, qu’est-ce que les Romains ont fait pour nous?».

La Déclaration ne reflétait pas seulement une utopie libertaire qui supposait que si seulement l’État faisait marche arrière, le marché s’occuperait de tout, mais aussi une critique ancrée à gauche de cet État décrit en tant que lieu critique pour la protection du pouvoir et des privilèges des élites, en insistant sur le fait qu’une réalisation de soi individuelle exigeait que l’État soit contenu à l’intérieur de limites étroites, et un profond scepticisme à l’égard de toutes les formes d’autorité, comme Fred Turner l’a montré dans De la contre-culture à la cyberculture (*).

''Vendre du vin sans bouteilles'' n’était pas un texte contre les marchés ou contre le fait de payer en tant que tel, mais témoignait plutôt d’une résistance à l’approche de la vision totalitaire de l’échange de marchandises comme tout ce qu’il y a. En ce sens, un passage significatif est pour moi le suivant :

La plupart de ce qu’un Américain de la classe moyenne achète n’a pas grand-chose à faire avec sa survie physique. Nous achetons de la beauté, du prestige, de l’expérience, de l’éducation de la formation et tous les plaisirs obscurs qu’offre le fait de posséder. Beaucoup de ces choses ne peuvent pas être exprimées en termes immatériels, et elles peuvent être acquises par des moyens immatériels.
Et puis il y a les plaisirs inexplicables de l’information en elle-même, les joies d’apprendre, de savoir et d’enseigner. L’étrange bien-être lié à l’information qui entre et sort de de l’être humain. Jouer avec des idées est une récréation pour laquelle les gens semblent être prêts à payer cher, si l’on se fie aux données du marché des livres et des séminaires. Nous pourrions probablement dépenser encore davantage d’argent pour de tels plaisirs s’il n’y avait pas autant de possibilités de payer pour des idées avec d’autres idées.
C’est ce qui explique en grande partie le travail collectif de « bénévoles » qui remplit les archives, les groupes de discussion et les bases de données sur l’Internet. Les habitants de l’Internet ne travaillent pas pour « rien », comme on le croit généralement. Ils sont plutôt payés en autre chose qu’en argent. Il s’agit d’une d’économie de l’information, qui consiste presque entièrement en une économie de l’information.

Voilà le point nodal de ces textes. Une ambition de vivre dans des espaces où la forme marchande ne serait pas omniprésente. Où nous pourrions produire les uns avec et pour les autres, dans des relations d’échange social. Le problème n’était pas tant les marchés en tant que marchés. C’était plutôt le sentiment totalitaire que les marchés sont tout ce qui existe réellement. Rien ne mit cela davantage au clair à l’époque que les batailles sur le droit d’auteur musical, où la vision de la Recording Industry Association of America était celle d’un juke-box céleste, ce qui signifiait que la musique était une relation qui devait être entièrement intermédiée par l’argent, y compris jusqu’aux plus brefs instants où la musique est consommée par plaisir ou citée à titre de référence. La position que Barlow a présentée ici, largement partagée par beaucoup d’entre nous qui avions travaillé à théoriser et à construire pratiquement le domaine public, était une vision selon laquelle la musique était une relation sociale et selon laquelle les marchés devaient être soigneusement parqués dans un espace distinct de celui d’une solide production culturelle basée sur les communs.

Photo with permission-Ted Wood

J’ai passé une grande partie des vingt-cinq dernières années à me concentrer principalement sur le dernier des deux problèmes - l’étendue prise par le marché et comment nous pouvions échapper à sa tendance à tout recouvrir. Ce n’est qu’occasionnellement, et assez tard dans mon propre travail, que je me suis penché sur la façon dont nous envisagions la façon de contrer le potentiel d’oppression de l’État, sans perdre les avantages que procurent sa capacité à fournir des biens publics, à contenir le pouvoir du marché et à redistribuer la richesse.

Alors que je me préparais à l’exercice curieusement introspectif d’écrire ma contribution ici, je suis tombé sur une ébauche de la discussion sur l’emploi d’août 1995 avec laquelle j’essayais de persuader les Universités de droit de m’engager. Je commençais comme ça :

La reconnaissance de ce moment historique nous offre une rare occasion de faire des choix quant à l’architecture de la nouvelle base technologique sur laquelle notre société et notre économie seront construites. Les choix que nous faisons maintenant auront une incidence sur les modèles d’investissement et d’utilisation, ce qui, à son tour, aura une incidence sur les voies par lesquelles la technologie elle-même se développera et sur la façon dont nous concevrons l’information et le savoir et dont nous produirons et consommerons cette information et ce savoir. L’architecture du réseau et les modes d’utilisation des communications électroniques qui découleront de ces choix auront des effets importants sur notre structure culturelle, sociale et économique.

Et je terminais comme ça :

Étant donné que les attributs de la technologie des communications numériques ont le potentiel pour entraîner des changements profonds dans la façon dont nous interagissons les uns avec les autres, les enjeux de la réglementation des réseaux par lesquels nous allons interagir sont très importants. Nous pourrions nous diriger vers une société dans laquelle la production et la consommation de l’information et du savoir seront décentralisées et diversifiées, en mettant l’accent sur les attributs de la technologie numérique qui rendent possibles des communications ouvertes et non hiérarchisées, accessibles à tous les utilisateurs finals sur une base plus ou moins égale. Nous pourrions aussi faire évoluer notre société vers une économie centralisée, dans laquelle quelques grands conglomérats de l’information disposeront d’informations tellement précises sur nos préférences, nos pouvoirs et nos vulnérabilités qu’ils pourront exercer un contrôle énorme sur tous nos choix. Nous nous dirigerons probablement vers quelque chose qui n’est ni Cybertopia ni la dystopie imaginée par Orwell. Mais quelque part dans le spectre qui va de l’horreur à l’utopie, notre société sera probablement affectée par la conséquence des choix que nous ferons aujourd’hui et demain quant au point de savoir qui contrôlera les divers éléments et aspects de l’infrastructure des communications sur laquelle notre société de l’information sera construite. C’est là qu’interviendront les législateurs, les juges et les avocats, car dans chaque décision juridique, dans chaque mesure de réglementation ou dans chaque loi qui a une incidence sur la détermination institutionnelle de qui contrôle quelles ressources pertinentes pour le développement du réseau de communications électroniques, un élément de notre avenir est en train de se déterminer.

« Plus ça change »

Dans les années 1990, cette bataille institutionnelle, au sujet du pouvoir de contrôler l’économie et la société de l’information, était une bataille sur l’étendue des biens communs. Je pensais que les choix les plus importants concerneraient la propriété et les biens communs - en particulier la façon dont l’édification de biens communs solides pourrait fournir une base de ressources stable sur laquelle les communautés et les individus décentralisés et autonomes pourraient construire un système solide d’information, de communication, de connaissance et de production culturelle qui ne dépendrait pas des relations commerciales et pourrait fournir une certaine liberté vis-à-vis des puissants acteurs économiques, ainsi que de l’État.

Le principal échec de cette vision tient à ce qu’à l’exception d’endroits importants mais isolés, où les pratiques communes se sont enracinées tôt et ont pu faire concurrence à l’État et au marché, l’expansion du domaine de la production non marchande est au point mort.

La bataille fondamentale sur laquelle Barlow a insisté pour que nous joignions nos efforts, et sur laquelle je me suis également concentré, était la bonne bataille à cette époque. Les batailles sur la forme des droits de propriété et les moyens technologiques continueront de façonner le pouvoir de négociation au sein des marchés, ainsi que l’existence et la prévalence relative ou l’importance des formes non marchandes de production et d’échange social.

Il n’en demeure pas moins qu’en principe, si nous projetons sur les vingt-cinq ans à venir, nous pourrions nous retrouver dans un monde où de nombreux matériaux indispensables à nos vies seront distribués dans nos maisons comme le sont aujourd’hui l’électricité et l’eau, et où les machines à fabriquer des aliments distribués (par imprimantes 3D) deviendront aussi omniprésentes que les machines à laver ou les fours micro-ondes. Un tel système nous permettrait de partager des designs à la façon dont les logiciels libres et open source, l’innovation conçues par les utilisateurs ou les fictions sont partagés aujourd’hui, et de fabriquer la plupart des choses dont nous avons besoin dans une production domestique non marchandisée, pour notre propre usage et pour les partager et les échanger avec les autres. Personne n’a saisi le potentiel d’une société non marchandisée comme celle de Cory Doctorow dans Walkaway. Il n’en demeure pas moins que le contrôle de la production d’énergie pourrait se déplacer vers un système distribué, à mesure que les panneaux solaires et les éoliennes se brancheront sur un réseau public et neutre. Il n’en demeure pas moins, non plus, que les services qui dépendent des plateformes pourraient être structurés comme des coopératives. L’émergence de ces développements dépendra en grande partie des choix institutionnels que nous ferons au sujet de la technologie et de la façon dont elle est utilisée dans le contexte institutionnel et dans les entreprises. Cela dépendra de la question de savoir si cette fois-ci (contrairement aux années 1990), nous réussirons à voir un changement culturel à l’échelle de la population, c’est à dire des gens qui se perçoivent comme des consommateurs et de ceux qui se considèrent comme des producteurs. Et cela dépendra de notre capacité à intégrer ce changement dans notre pratique quotidienne en tant que vision révisée de l’état et du marché, plutôt qu’en tant que déplacement.

Et c’est là que le bât blesse.

Parce que le genre d’optimisme qui caractérisait les écrits de Barlow, ainsi que certains des miens, est beaucoup plus difficile à soutenir maintenant que nous avons vu comment a fini la première génération de batailles pour les biens communs. Facebook fonctionne sur TCP/IP et WiFi. Le fait que la technologie sous-jacente des opérateurs et le protocole Internet sont des biens communs en accès libre ne s’est pas avéré suffisant pour préserver la liberté des personnes envers le pouvoir d’un petit nombre d’entreprises. Tant du côté des consommateurs, comme Roku, que du côté des services cloud, Linux est partout. L’Internet des objets ne pouvait fonctionner que sur les logiciels libres et sur les ressources communes du spectre. Pourtant, ces dispositifs sont tous contrôlés de façon centralisée et bon nombre d’entre eux servent de capteurs pour des systèmes de surveillance omniprésents. Tout comme les fabricants industriels ont joyeusement émis des polluants et des effluents dans l’air et l’eau pour externaliser une partie de leurs coûts, Facebook, Google, Amazon et Apple trouvent des moyens de construire de nouveaux goulots d’étranglement au-dessus et au-dessous des couches ouvertes, créant de nouveaux postes de péage et des points d’observation (*) et utilisant la nature « gratuite » des parties ouvertes des infrastructures en entrée « économique » pour ensuite exploiter notre « domaine public biopolitique » comme le dit Julie Cohen(*) .

Ce que le dernier quart de siècle nous a appris, c’est qu’il existe cinq modes d’échec fondamentaux des stratégies fondées sur les points communs pour construire des formes plus attrayantes de relations sociales.

1. Les entreprises et les pays peuvent généralement soutenir des efforts stratégiques ciblés plus longtemps et plus activement que ne le feront les réseaux d’utilisateurs distribués. Ils peuvent utiliser et utilisent ces avantages de façon stratégique pour re-centraliser le contrôle sur les consommateurs et les électeurs, en utilisant des mécanismes qui sont superposés ou qui contournent les parties encore ouvertes de l’écosystème. Ce n’est pas vrai dans tous les cas ; Wikipédia a suffisamment d’utilisateurs actifs pour pouvoir surmonter les efforts concertés de déformation de l’information ; les grands projets de développement de logiciels libres en open source d’éléments d’infrastructure de base dépassent les solutions propriétaires. Mais, à l’approche du 20e anniversaire de Wikipédia, nous devons reconnaître que ces exemples majeurs de production sociale distribuée avec succès et basée sur la seule communauté continuent d’être nos meilleurs exemples. Au cours des vingt dernières années, nous avons vu à maintes reprises des entreprises dépenser de l’argent pour exploiter des consommateurs relativement passifs, que ce soit dans des réseaux WiFi exploités par des opérateurs qui ont complètement occulté l’émergence des réseaux sans fil communautaires, ou dans l’économie App qu’Apple a introduite, basée sur le modèle App Store, qui a progressivement remplacé pour la plupart des gens les ordinateurs personnels fonctionnant selon des normes ouvertes et équipés de navigateur html à standards ouverts. Au cours des cinq dernières années, nous avons vu des pays trouver des moyens d’utiliser la nature ouverte des communications pour faire de la propagande et de la manipulation, ainsi que pour traquer les dissidents et les opposants en puisant dans les capacités de surveillance que les entreprises ont développées pour recueillir continuellement des informations sur leurs activités pour la vente commerciale.

2. Les relations sociales distribuées peuvent elles-mêmes développer des hiérarchies internes et des inégalités (la loi de l’oligarchie), comme peuvent l’indiquer les débats actuels sur Wikipedia ou sur l’implication des logiciels libres et open source dans les combats sur le gender gap.

3. Les communications ouvertes et distribuées ont joué un rôle énorme dans des comportements véritablement haineux et nuisibles, de sorte que nous nous trouvons à la recherche d’un certain pouvoir pour contrôler les pires abus - le pouvoir des plateformes que nous voudrions tenir démocratiquement responsables, ou la capacité des pays de réglementer ces plateformes pour notre compte. Dès la controverse du ''Gamergate'', lorsque des joueurs en réseau se sont mobilisés pour harceler et intimider des femmes, des développeuses de jeux et des critiques des médias, au nom de la masculinité geek et de la liberté d’expression, et plus particulièrement depuis les différentes élections de 2016, nous en sommes venus à apprécier à quel point les réseaux entièrement distribués peuvent permettre un comportement abusif.

4. Plus fondamentalement, tant que nous vivons dans une société où les gens doivent gagner de l’argent pour manger et garder un toit au-dessus de leur tête, les marchés produisent des produits que nous aimons et que nous désirons vraiment. Malgré toutes les complaintes au sujet d’Amazon, l’entreprise a produit un bien-être énorme pour les consommateurs. Plus directement, malgré toute la littérature romantique sur les vidéos de fans et les remixes, l’émergence de services de streaming par abonnement comme Netflix et Amazon Prime a été une aubaine pour les créateurs vidéo professionnels et a garanti un âge d’or du divertissement vidéo professionnel et du narratif, fiction ou non fiction.

5. Les États sont encore nécessaires pour lutter contre le pouvoir de marché, fournir des biens publics sur une base durable et à grande échelle en recourant à des impôts coercitifs et au pouvoir de dépenser, redistribuer la richesse et assurer la sécurité sociale et économique de base de la majorité de la population.

Les marchés et les États se sont montrés remarquablement résistants et adaptables.

Même là où les normes et les institutions technologiques ont permis l’enracinement d’une action commune et distribuée, les acteurs du marché et les États ont trouvé les moyens d’imposer leurs objectifs à la majeure partie de la population. Cela s’est produit principalement lorsque la population qui s’intéressait à la technologie est passée des premiers utilisateurs les plus actifs et les plus compétents sur le plan technique à un éventail plus large d’utilisateurs, dont la plupart ne pouvaient pas, ou ne voulaient pas, utiliser les libertés que les premiers utilisateurs avaient mises en place pour eux-mêmes. Cette « domestication » de la créativité de l’utilisateur s’est faite en partie sous la forme d’une campagne soutenue et intentionnelle, à l’instar de la campagne judiciaire et législative de la Recording Industry Association of America et de la Motion Picture Association of America contre la culture remix et en faveur du « jukebox céleste ». En partie, cette évolution peut simplement refléter la diversité des motivations parmi les êtres humains et la prévalence de la culture de la consommation passive lorsqu’elle est disponible. Il y a peut-être simplement plus de moutons que de chats.

Au-delà du simple fait que les acteurs du marché et ceux de l’État sont réapparus en tant que sources centrales de pouvoir, les États en particulier semblent représenter une source beaucoup plus probable de pouvoir responsable et de contrepoids au pouvoir qui est axé sur le marché que ne le pensaient les libéraux de gauche et de droite dans les années 90. Un mouvement progressiste résurgent se bat aujourd’hui avec acharnement pour changer le narratif sur l’importance qu’il y a d’utiliser l’État, de façon responsable et démocratique, pour qu’il puisse jouer ses rôles fondamentaux.

Voilà donc, à mes yeux, le grand défi que doivent relever ceux d’entre nous qui veulent encore considérer le changement technologique sous l’angle de ses effets sur les relations sociales. Nous avons besoin d’une économie politique de la technologie plus claire et mieux articulée. Nous devons mieux comprendre à quoi servent l’État et le marché, dans le contexte d’une véritable interaction tripartite entre l’État, le marché et la production fondée sur les ressources communes ou, plus généralement, la production sociale et non marchande. Et nous devons intérioriser les limites de l’anarchisme, qu’il soit de droite ou de gauche. Je vois bien les débats actuels sur la blockchain, les cryptomonnaies et la re-décentralisation du Net, et je vois en eux un nouvel attachement aux idéaux que Barlow si poétiquement a exprimés. Les mots sont toujours là, mais la musique semble désynchronisée du rythme de l’époque.

Pour aller plus loin :