Ce n'est pourtant pas cela qui m'amenait, durant mes vacances, sur les îles de la Manche, ces petits morceaux de France jetés à la mer et ramassés par l’Angleterre comme l'écrivit Victor Hugo, mais la visite d'un petit morceau redevenu français : sa maison, propre à exalter le romantisme de ma fille. C'est à vrai dire un lieu magique mais un peu oppressant, dans lequel le génie a tourné en rond près de quinze ans, écrivant, peignant, décorant, sculptant, imaginant des mondes occultes, parlant aux Esprits, au Futur et à Dieu.
Au rez-de-chaussée, dans le salon dit « des tapisseries», Hugo a composé à partir de divers éléments une monumentale cheminée de chêne qui occupe presque tout le mur et monte jusqu'au plafond. Surchargée de sculptures, vraie « cathédrale de chêne », elle constitue l’oeuvre maîtresse du poète architecte.


la cheminée
saint jeanC'est en regardant de près que j'ai eu la révélation.


De part et d'autre, deux petites statues : saint Jean, les mains tournées vers le ciel et saint Paul, le regard tourné non vers la terre mais vers un livre.


J'ai immédiatement repensé à mon précédent billet sur Platon et Aristote, où une semblable rhétorique gestuelle m'avait conduit de Raphaël à Vinci, revisité par les concepts de Bitcoin !


Hugo a surchargé sa demeure d'inscriptions, pour la plupart latines, et parfois énigmatiques. Ici pourtant rien de mystérieux en apparence, et je n'ai guère besoin de traduire ce que le poète a gravé sous les deux sculptures.
Le sens en paraît presque trop simple. Pourtant la traduction m'est venue à l'esprit en anglais.



dans le livre


vers le ciel

On the blockchain and to the Cloud ? Sur la blockchain et jusqu'aux extrémités du cyber-espace? Il y a de toutes façons l'idée d'une chose écrite qui est plus grande, plus immatérielle, plus libre qu'un simple écrit...


Fantasme personnel ? Sans nul doute... Et pourtant voici ce que je découvre quelques instants plus tard, et qui fait comme un écho à mon interprétation précédente :


alias? une étrange devise


Ici rien ; ailleurs quelque chose pour transcrire au plus près la langue latine toujours plus concise que la française.


le Fauteuil des AncêtresNous sommes dans une autre pièce du rez-de-chaussée, dans la salle à manger. La devise est gravée sur le baldaquin d'un monumental trône que Victor Hugo avait fait fabriquer à Guernesey dans le style gothique des chaires du XVème siècle. Le guide comme toute la littérature trouvée ensuite sur Internet, assure que cette devise proclame la foi en l'immortalité de l'âme des chers disparus. C'est bien possible, et l'autre devise gravée sur le même trône, absentes adsunt (les absents sont présents) va bien dans ce sens. On songe naturellement à Léopoldine, sa fille noyée. Sauf que ...c'est un peu court.


Hugo savait son latin. Nihil et aliquid sont des mots du genre neutre. Il est bien question de choses, non de personnes...


Quant au fauteuil, il est placé sous l'inscription Cella Patrum Defunctorum (le sanctuaire des ancêtres morts) ce qui fait donc référence aux pères absents/présents, non aux enfants morts. Nul hôte ne devait s'y asseoir. C'est pourquoi, dit le guide, Hugo a placé entre les accoudoirs... une chaine.


chaine


Cette chaîne est-elle là seulement pour signifier cela? Hugo a écrit dans Booz endormi un vers qui fait signe vers un autre sens du mot, peut-être pertinent ici : Une race y montait comme une longue chaîne. Il y a donc une chaîne horizontale (qui entrave le fauteuil, comme les jambes de Valjean au bagne) et une chaîne verticale qui relie à autre part, ailleurs, alias.


un père de l'euro?On ne manque jamais de clamer qu'Hugo a inventé les Etats-Unis d'Europe et la monnaie unique. Cela fait un soutien de taille quand le projet européen en manque chaque jour davantage..


Vais-je créditer l'exilé de Guernesey de l'invetion de Bitcoin ? Cela aurait peu de sens. Mais on peut se demander ce qu'il en aurait pensé, puisqu'il est déjà invoqué en matière monétaire.


Cet homme qui faisait parler les morts parlait aussi aux vivants, et aimait la liberté. Aux chaînes qui entravent il voulait substituer celles qui unissent. Voyons donc ce qu'il écrivit sur la monnaie :


Une monnaie continentale, à double base métallique et fiduciaire, ayant pour point d’appui le capital Europe tout entier et pour moteur l’activité libre de deux cents millions d’hommes, cette monnaie, une, remplacerait et résorberait toutes les absurdes variétés monétaires d’aujourd’hui, effigies de princes, figures des misères, variétés qui sont autant de causes d’appauvrissement ; car dans le va-et-vient monétaire, multiplier la variété, c’est multiplier le frottement ; multiplier le frottement, c’est diminuer la circulation. En monnaie, comme en toute chose, circulation, c’est unité.
Derrière cette prophétie, qui date de 1855, le souffle politique d'un homme qui ne s'arrêtait certainement pas au cadre de l'Europe et pensait en terme d'Humanité toute entière, mais aussi les tracas d'un exilé qui constate que livres et shillings ne valaient pas le même prix sur les deux minuscules îles de son exil.
Qu'aurait-il pensé du bitcoin? N'aurait-il pas apprécié sa double base, fiduciaire certainement, mais aussi réelle, métaphoriquement métallique du fait de son extraction par le mining ?


sur base métalliquesur base fiduciaire






N'aurait-il pas apprécié l'absence de frottements dans les paiements en bitcoin ? On peut faire le pari que le métal orange et idéal du bitcoin l'aurait séduit...

En tout cas la belle devise Hic Nihil Alias Aliquid pourra toujours être gravée sur les wallets quand on leur donnera une forme élégante !