102 L'incroyable prix de la Monnaie des Assassins

Un prix incroyable !

Et non, ce titre racoleur ne va pas me conduire, en ce 5 novembre, à ne parler que de Bitcoin !

Je veux parler d'une pièce d'or vieille de plus de 2000 ans et dont le prix a atteint 2.700.000 £ pour 8 grammes d'or. Une pièce d'or assez étonnante, tant par son extrême rareté que par son motif : la célébration de l'un des plus célèbres assassinats politiques de tous les temps.

Il s'agit du lot 463 de la vente menée le 29 octobre dernier par la maison ROMA NUMISMATICS, 20 Fitzroy Square, Londres (métro Warren Street). Côté face le visage de l'assassin Brutus, côté pile son poignard et celui de son complice Cassius entourant le bonnet phrygien, antique symbole républicain, au-dessus de la légende EID MAR (Eidibus Martiis : AUX IDES DE MARS).

L'attention des non-numismates avait été attirée sur ce magnifique objet par le blog de Pierre Jovanovic avec une présentation spectaculaire, mais un peu expéditive.

« C'est totalement fascinant qu'une telle pièce existe, qu'elle soit parvenue jusqu'à nous et qu'il existe dans le monde des passionnés capables d'y mettre des millions » s'extasiait P. Jovanovic. Sur le fait que des pièces antiques parviennent jusqu'à nous, on a envie de dire que ce n'est pas la seule ! Le catalogue de la vente est bluffant, et il y a des centaines de ventes numismatiques chaque année dans le monde.

Les reliques du passé sont non seulement en elles-mêmes précieuses, mais les réflexions qu'elles inspirent sont éclairantes et peuvent susciter la méditations des bitcoineurs : la valeur des pièces de monnaies antiques, comme des statues, des peintures et des autres oeuvres d'art est liée de façon inextricable à leur valeur intrinsèque (souvent faible), à leur rareté, à leur histoire et à la longue « tradition » qui est la leur.

Ceux qui iront lire en détail la rubrique 463 du catalogue de vente en ligne verront que cet exemplaire (qui n'est pas unique) a une histoire assez bien documentée depuis pas loin de 2 siècles ; et surtout que l'examen minutieux de l'état de la pièce permet de la situer dans une série qui est elle-même ici plus que restreinte : on pense qu'il reste peut-être une centaine en argent (des denarii ou deniers) et sans doute pas plus de 3 exemplaires en or (des aurei). Il va sans dire qu'après des siècles de passion numismatique et d'ardeur archéologique, la découverte de nouveaux exemplaires dans un tel état de conservation reste assez faible pour conforter la rareté de la chose !

Ce qui va fasciner, cependant, c'est l'idée d'une émission commémorative de l'assassinat de l'homme qui voulut, le premier à Rome depuis des siècles, se faire roi.

La monnaie, prérogative régalienne nous dit-on, pourrait célébrer ce genre d'acte séditieux ?

César est dictateur dans des formes ou plutôt dans des apparences de formes légales subsistant après plusieurs guerres civiles. Ce n'est pas nous, grêlés d'états d'urgence et de lois d'exception pour bien moins que cela qui allons chipoter les entorses romaines. Ce qui semble établi, en revanche, c'est qu'il jouit, lui, d'un solide appui des classes populaires. Et que les conjurés, de leur côté, sont des sénateurs, des privilégiés. Ce qui n'interdit pas de leur supposer des intentions diverses, voire le goût de la liberté antique.

Ceci posé, la rareté même de la pièce amène sans doute à ne pas « trop » solliciter sa signification : Rome n'a pas célébré les assassins de César et cette pièce n'a pas été frappée dans les ateliers monétaires du Capitole, dans le temple de Junon Moneta car lors de sa frappe (en -43 ou -42) la Ville éternelle est au pouvoir des héritiers de César. Brutus et ses partisans ont pu se servir d'un atelier monétaire militaire « de campagne », comme cela existait assez couramment, ou bien transporter avec eux les « coins » et faire main-basse sur un trésor de temple dans l'une des villes de Grèce ou d'Asie où ils regroupèrent un temps leurs partisans.

Les vrais paradoxes de cette monnaie sont assez différents d'une simple apologie du tyrannicide.

Longtemps très strictement encadrées, les représentations figurées sur les pièces romaines s'étaient considérablement enrichies dans les dernières décennies de la République, multipliant les allusions, ycompris pour célébrer tel haut fait ou telle famille. Mais un tabou demeurait : celui du portrait d'une personnalité vivante. Pour des raisons religieuses (dans l'antiquité la monnaie est « garantie » symboliquement par les divinités de la cité) mais aussi, évidemment, politiques, car l'effigie d'un vivant ne pouvait être que celle d'un despote, comme cela était patent en Orient, et contrevenait donc à la vieille éthique républicaine.

Le tabou fut brisé par... le divin Jules, descendant direct de Vénus, comme chacun sait et que cette éthique-là n'étouffait pas trop. Il fut figuré couronné comme un roi et voilé, non par humilité mais à l'image de la déesse Vesta.

Le paradoxe est donc que sur la pièce célébrant clairement le geste du 15 mars -44 (les ides de mars) le tabou ait été pareillement brisé par celui qui avait dépêché le tyran ad patres. Tout au plus notera-t-on que ce bon républicain est figuré tête nue alors que celle de César s'ornait d'une couronne.

Les pièces en or, on le sait circulaient (beaucoup) moins que celles d'argent, ce qui nous prive d'un facteur assez précieux d'évaluation : leur usure. En revanche, les deniers d'argent frappés avec les mêmes motifs semblent avoir beaucoup circulé. Ce qui implique qu'ils aient inspiré une certaine confiance (bon aloi) et qu'ils aient été assez nombreux pour ne pas intriguer. On a dit qu'il en restait peut-être une centaine. Mais un historien qui a étudié de près cette émission d'argent estime à une trentaine le nombre de paires de « coins », différents. En comptant 15.000 pièces pour chaque paire, cela ferait 450.000 deniers, ou 1735 kilogrammes d'argent. Cela fait beaucoup de pièces, et, vu l'usure de celles que l'on a retrouvées, beaucoup de pièces qui ont réellement circulé. Mais en même temps cela n'en fait pas tant que cela : en kilogrammes, c'est le trésor d'un temple, guère plus.

Sic semper Tyrannis ?

La phrase attribuée à Brutus, et traduite de manière elliptique par « mort aux tyrans » court de manière plus ou moins souterraine dans l'histoire, et pas seulement comme devise de l'État de Virginie. Régicides, tyrannicides, attentats... certains changèrent l'histoire, d'autres confortèrent la tyrannie. Après Brutus, Auguste. Et, comme chez nous, les séquences du genre Caligula, Claude, Néron...

Sur les monnaies, les effigies se succèdent. Aujourd'hui, certes elles ont disparu. Nul n'a besoin de connaître le visage de Big Brother ou celui des petits hommes gris.

D'autres alternatives existent. Bitcoin n'a pas pour rien été baptisée par de sulfureux auteurs « la Monnaie acéphale ».






NOTES

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