L'auteur part du rêve hippie et cybercommunaliste de 1968, quand les machines of loving grace allaient inventer une nature nouvelle et mettre fin aux guerres dans un monde devenu un village global. Mais aussi de l’échec de ce rêve, quand un demi-siècle plus tard l’économie du partage et de la contribution a seulement livré une main d’œuvre gratuite au capitalisme cognitif. Dépasser cet échec, en suivant notamment les cypherpunks, c’est postuler après Hegel et Marx qu’il y a des ruses de la Raison, et que si les crypto-anarchistes ont une détestation viscérale du socialisme tandis que les marxistes ne voient dans Bitcoin qu’un monstrueux rejeton d’informatique et de finance, il y a bien un chemin souterrain pour la taupe de l’Histoire vers le cryptocommunisme et les lendemains qui codent.

Les bitcoineurs qui dépasseront leurs préjugés hostiles et s’accrocheront peuvent gagner tout de suite la seconde partie, pour s’y retrouver au moins en terrain conceptuel connu.

Alizart repère d'abord quelques traces de théorie de l’information chez Marx, qui demeure cependant assez éloigné de cette science naissante, ce qui pèsera sur ses interprétations des dysfonctionnements du capitalisme. Il en reste à la baisse tendancielle du taux de profit (importée de la thermodynamique avec le rendement décroissant des machines à chaleur) et à l’idée d’énergie volée (la plus-value). Pour Alizart, « le capitaliste » serait meilleur thermodynamicien, exportant son entropie quand il colonise un nouveau territoire, important de l’information à chaque fois qu’il investit de l’argent gagné dans la modernisation de son appareil productif.

marxisme informationnel

Il existerait donc un « communisme informationnel » dont Marx aurait (seulement) approché en imaginant au fondement de la survaleur la quantité générale d’intelligence accumulée par la société. Cette hypothèse du General Intellect est soutenue d’abord par les limites du « darwinisme social » : plus l’information supplante l’énergie, plus règne l’associativité. Mais elle est aussi soutenue par la capacité d’adaptation de l’espèce humaine : il est plus facile de faire changer ses habitudes que ses gènes. Or « l’informatique peut élever la vitesse de transmission de l’information à la vitesse limite de la lumière ». Existe-t-il une « vitesse de libération » qui enclenchera « de manière irréversible et instantanée le transfert de propriété du capital vers les mains d’égaux » ?

N’était-ce pas ce que pressentaient les cyber-communalistes des sixties ? Alors que l’échec du socialisme réel se faisait patent, la cybernétique attira des communistes comme Althusser et des franges de la gauche radicale comme les opéraïstes de Negri et Tronti.

Mais aujourd’hui, les héritiers des opéraïstes en sont à demander (à l’Etat, forcément) la nationalisation des réseaux sociaux, ou à demander le revenu universel ou collaboratif. Cherchez le bug. C’est sans doute, suggère Alizart, qu’on s’est trompé sur la « masse critique », négligeant le fait gênant que « la société de l’information est pauvre en information » et sans effet suffisant sur la productivité ni sur la vitesse d’adaptabilité de l’humanité, par opposition à la création. Une information « riche » pourrait en revanche être à elle-même sa propre forme-argent, s’échanger sans conversion monétaire. Parce qu’une telle information n’est pas une couche de sens posée sur l’énergie, mais l’énergie sous une autre forme.

Prise dans les limites que lui avaient découvertes Gödel et Turing, l’informatique fut d'abord condamnée à évoluer dans un système formel dont elle ne pouvait s’évader. Elle ne pouvait poser un axiome, connaître ses limites, les transgresser, revenir en arrière sur une erreur. Jusqu’à la théorie algorithmique de l’information, sans laquelle nous n’aurions ni compression de data, ni formules cryptographiques, bref rien de ce qui permet non plus (clin d’œil à Marx) d’interpréter mais bien de transformer le monde.

Surgirent les cyberpunks pour qui l’informatique n’est plus une terre de Cocagne mais une ZAD, plus un paradis où se promener nu (et sans honte) mais un territoire où mieux vaut être cuirassé et armé. Mais tout cela, nous dit Alizart, fut d’abord conçu pour pirater et se nourrir de restes et de rapines. Alors seulement viennent les cypherpunks, pour qui l’enjeu n’est plus de craquer le voisin ou l’État, mais de rendre absolument inviolable une conversation ou une information.

C’est à ce niveau du livre que maint bitcoineur reprendra pied, avec la présentation du bitcoin comme premier objet numérique non copiable, et du protocole comme résolution du problème des généraux byzantins. Je ne peux que souscrire ensuite à des énoncés comme « Bitcoin grossit à mesure qu’on le nourrit. Ce qui circule dessus est ce qui le compose » ou à l’idée que Bitcoin soit de l’énergie captive « à la manière dont une plante est de l’énergie captive », bref un capteur d’entropie.

Venons-en à la politique. Alizart exagère un peu en supposant que « les quelques personnes qui, à gauche, se sont penchées sur Bitcoin ne l’aiment pas beaucoup ». Après un long plaidoyer argumentatif pour soutenir la valeur monétaire du bitcoin et des comparaisons assez percutantes avec l’euro ou Paypal, Alizart précise que c'est la gauche monétariste qui ne peut aimer Bitcoin parce qu’il se soustrait à la politique et n’est pas un « rapport social » mais un pur instrument d’évitement fiscal et de désolidarisation. Aux yeux des anciens cyber-communalistes, ceux qui voulaient abolir les enclosures du net, Bitcoin est une abomination.

Sauf, nous dit Alizart (et il n'est pas le seul*), que ce premier communalisme a surtout ouvert la bergerie au loup, en permettant en réalité aux capitalistes de se nourrir gratis, alors que Bitcoin offre à l’informatique le moyen de toucher au cœur le réacteur du système de production économique, banque centrale et Trésor.

Loin d’être un simple medium évanouissant, comme le disait Marx, l’argent intervient à sa façon dans tous les cycles thermodynamiques, et même organiques. Alizart avance (p.87-90) ici une comparaison avec l’adénosine triphosphate, la monnaie énergétique de la biologie, pour mieux appuyer un réquisitoire en règle contre le dysfonctionnement de la finance depuis 1914 et surtout 1970. Ceci fait, il règle un peu son compte à une gauche qui souhaite rituellement reprendre le contrôle du système financier mais qui ne le peut pas et qui n’a pas d’alternative à proposer.

Ainsi, nous dit-il « pour que ‘’l’appropriation collective des moyens de production monétaire‘’ soit possible, il faudrait qu’elle se fasse par la mise à disposition d’une monnaie de meilleure qualité que le dollar, c’est à dire indexée sur le flux d’énergie réel de la société, indépendante de tout gouvernement et de toute police, capable de s’adapter aux besoins en activité et facile à utiliser dans les échanges courants. Or cette monnaie qui ressemble à un mouton à cinq pattes, c’est justement celle dont le Bitcoin esquisse le modèle ». Alizart n’émet en fait qu’une réserve : lever le plafond des 21 millions pour adopter une croissance « déterminée par les besoins métaboliques de la société ». En route, donc, vers l’adénosine triphosphate optimale « pour parvenir à l’équilibre dynamique de nos sociétés ».

Alizart trace ensuite le portrait d’une droite libértarienne qui, elle, a épousé Bitcoin avec passion. Il aurait pu ajouter, que cette frange se comporte même désormais en épouse jalouse. Là où il m’est arrivé, personnellement, de manifester un discret scepticisme sur ce qui ressemble à une reconnaissance abusive de paternité (Hayek n’a pas inventé Bitcoin en 1978, pas davantage que Friedman ne l’a prophétisé en 1999), Alizart prend la chose plus frontalement.

Après avoir décrit « le cynisme, la naïveté et surtout les contradictions » de la vision libertarienne et même prononcé un petit plaidoyer (raisonnable) pour l’Etat moderne, il pose que, loin des préjugés, Bitcoin serait « en opposition complète » avec les valeurs des libertariens : « tout l’intérêt de Bitcoin est que la valeur d’un bitcoin est inséparable du réseau qui le porte. Un bitcoin est un ‘’rapport social’’. Il n’est même que cela. Certes Bitcoin est décentralisé, anonyme, anarchiste. Mais l’autorité qu’il supprime, l’Etat, il la diffuse dans tout le corps social : il est l’implémentation coercitive du consensus décentralisé à tous les échelons de la société ».

Il reviendra donc aux libertariens de contester cette description de Bitcoin, ou de nier qu’elle soit, ainsi posée, en opposition à leurs propres valeurs. Alizart a-t-il, pour citer l’un d’entre eux, combiné « quelques développements conceptuels ésotériques qui combleront d'aise les néo-marxistes cyber-branchés et de nombreux contresens en matière de théorie monétaire et de philosophie libérale » ?

le mammouth et le libertarien

Ceux qui nous infligent depuis des décennies, et en dépit des évidences historiques, ethnologiques et anthropologiques leur histoire de village primitif où « on » aurait inventé la monnaie pour résoudre les problèmes de celui qui avait tué (tout seul !) un mammouth et voulait le troquer contre des oeufs ou des flèches devraient se montrer moins exigeants avec les tenants des autres écoles...

Quoi qu’il en soit, et à titre personnel, j’adhère à l’idée défendue par Mark Alizart pour qui « Bitcoin est une sorte d’Etat en soi ». Il m’est même arrivé de rappeler la chose pour situer sa consommation énergétique non pas en face du coût unitaire d'une transaction Visa mais en regard du vrai coût du soutien du dollar : 2000 ogives, 10 porte-avions, 50 sous-marins nucléaires d’attaque, 14 lanceurs d’engins etc…

IN GOD WE TRUST

Bitcoin serait même, chose devenue remarquable, un Etat qui contrôle sa monnaie ! Il « ne se contente pas de détruire le monopole des banques centrales sur l’impression fiduciaire ; il s’impose comme monnaie-étalon de substitution ».

Prenant de l’altitude, Mark Alizart suggère que le choc induit par Bitcoin ne se compare qu’aux « deux autres ‘’inventions’’ dont on a longtemps cru qu’elles étaient aussi diaboliques que lui : la Révolution française et la Réforme ». Comme elles, dit-il, Bitcoin « se présente d’abord comme une némésis effrayante » : il partage avec elles « l’idée qu’il est désormais possible de remplacer l’autorité verticale d’un seul sur tous par une relation horizontale de coopération. Bitcoin est une nouvelle République, au sens où il est une nouvelle ‘’chose publique’’ (res publica) et une Nouvelle Réforme ».

Ce qu’il a fait à l’argent, il peut le faire aux choses. « Il doit le faire, même : la condition de sa réussite n’est pas seulement de devenir l’étalon monétaire du monde, mais d’articuler finement cet étalon à sa croissance métabolique ».

Certes, remarque Alizart, parmi les réseaux les plus ouverts, les marchés sont devenus plus puissants que les démocraties. Mais ils ne sont que financiers, ne sont régulés par aucune affectio (au moindre risque chacun fuit) et finalement leur fragilité menace le monde. Une blockchain, dit-il, n’a pas ce genre de problèmes : elle fait de l’affectio societatis un marché, valorise la fidélité. « Sur un réseau, nous ne sommes pas des pirates » mais des fonctionnaires d’un universel qui nous appartient.

C’est pour cela qu’une association devient capable de rivaliser avec une entreprise (même monopolistique et régalienne), ce qui ne plait pas du tout à ces hommes politiques qui aiment tant comparer la nation à une entreprise, surtout s’ils ont la réputation d’avoir réussi dans les affaires. Dans un État qui, au contraire, fonctionnerait comme une blockchain, toute personne œuvrant pour la communauté ( y compris dans toutes les activités « capacitantes » décrites par Amartya Sen) se verrait rémunérée en devises numériques. Tout État, dans l’utopie d’Alizart, aurait deux monnaies : Bitcoin, l’étalon monétaire international, monnaie des affaires et du commerce, et un Bitcoin souverain, monnaie nationale des services civiques. Une sorte de bimétallisme qui n’est pas sans antécédents historiques, ni sans modèles dans la nature (à l’image des systèmes nerveux « sympathique » et « parasympathique », ou bien de la régulation du sucre par l’insuline et le glucagon).

alizart

En usant au passage de nombreuses comparaisons avec l'ADN, Alizart pose que Bitcoin est semblable à un être vivant, une personne « une forme d'intelligence artificielle collective , ce corps politique commun que Marx appelait de ses voeux, ou ce cerveau global dont parlait Teilhard de Chardin ». Bitcoin pourrait, en tout cas, être l'écosystème d'une inteligence artificielle.

Au delà, une blockchain ultime, composée d'une myriade de sidechains articulée à un internet des objets, lui-même composée de machines auto-réplicantes, le tout miné par un réseau d'ordinateurs décentralisés, commandés par des hommes : la blockchain-mère détiendrait le patrimoine génétique de tous les individus qui la composent, qui en retireraient un sentiment d'unité, un sentiment diffus du "soi"...

Prométhée« Ce communisme ontologique, nous dit Mark Alizart, ce communisme des substances, c'est cela que vise ultimement le cryptocommunisme ». Et c'est cela ou un tableau pas joli, celui du fascisme qui vient et que n'arrêteront pas « les appels lénifiants au vivre-ensemble ». Il faut, à gauche, retrouver la « dimension promethéenne » du marxisme (j'avais déjà noté ici le caractère prométhéen de Bitcoin).

Chaque jour, rappelle l'auteur, nous rapproche de l'effondrement d'un nouveau pays, sous le poids de sa dette, économique et écologique. « Avant qu'il soit possible de reprendre le contrôle de la monnaie énergétique de la Terre et des sociétés, il coulera beaucoup d'eau contaminée sous les ponts, voire du sang ». Mais les cryptomonnaies « permettent d'agir sur un élément clé de l'accumulation d'énergie qui conditionne la totalité de l'équilibre social ». Il y a urgence.

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