l homme endettéÀ l’époque, je l’avoue humblement, je n’avais point Bitcoin en tête, et j’avais lu ce petit opuscule d’une grosse centaine de pages en adhérant à sa conclusion : omniprésente et fondamentalement impossible à rembourser, la dette n’a pas d’issue technique simple. C’est donc au niveau philosophique même qu’il faut dénoncer le rapport social fondamental qui structure le capitalisme, le système de la dette.

Vive la BanquerouteFacile à dire ? Je renvoie à un petit livre publié deux ans plus tard par FAKIR, un éditeur anarchiste d'Amiens, Vive la Banqueroute : on y trouve de savoureux petits récits historiques montrant comment nos rois (de vilains souverains "souverainistes" !) avaient su, quand il le fallait, dénoncer le système de la dette.

Je retrouve Lazzarato en 2014 avec Gouverner par la dette, que je ne puis plus lire autrement qu’à l’aune des nouvelles perspectives qu’offre la blockchain.

Or Gouverner par la dette traite d’abord de la dette, de la subversion du vieux rapport capitalistes/prolétaires par un nouveau rapport créanciers/débiteurs instauré par la monnaie de dette, et débouche sur la critique des formes nouvelles de gouvernementalité qui découlent de l’axiomatique du capitalisme financier. Les dernières parties du livre, qui ne seront guère citées ici, auraient pu apporter bien des éléments utiles à mes précédents billets qui tournaient autour du « contrôle ».

Le mot "bitcoin" n’apparaît qu’une fois (page 164) de loin et de façon désabusée quoique compréhensible pour rappeler que chaque nouveauté (web, algorithmes, bitcoins, big data, smart city, etc) se voit investie d’espoirs utopiques de libération ou d’angoisses apocalyptiques de domination.

Pourtant, en ce qu’il touche à la monnaie et à la dette, le livre de Lazzarato se lit avec profit en songeant au bitcoin, même si c’est en quelque sorte une lecture non autorisée. A ce propos, il va de soi que les illustrations de mon article sont, de même, une fantaisie personnelle et n’engagent ni de près ni de loin l’auteur du livre !

Dès les premières phrases, il attaque par un point qui me paraît clivant, entre le bitcoin et le système fiat : l’impôt. L’arme principale du gouvernement de l’homme endetté est l’impôt. Il ne s’agit pas d’un instrument de redistribution qui viendrait après la production. Comme la monnaie, l’impôt n’a pas une origine marchande, mais directement politique.

les taxes

Ainsi, dénoncer le bitcoin, au motif qu’il ne bénéficie pas de l’apparat (régulation/garantie) d’une autorité centrale, c’est d’abord dissimuler que, ni monnaie-fiat, ni monnaie dette, le bitcoins constitue la première tentative de monnaie non consubstantielle à une appareil fiscal quelqu’il soit.

La monnaie dette en prend pour son compte : l’énorme quantité d’argent injecté chaque mois par la Fed ne fait qu’augmenter très faiblement le volume d’emploi (…) elle reproduit les causes de la crise (elle) continue à financer et renforcer la finance. (…) Malgré la croissance anémique des autres secteurs de l’économie, les marchés financiers ont atteint un niveau record.

picsounomics

Mieux développé, le constat s’énonce ainsi : la monnaie et l’impôt dépendent toujours d’un dispositif de pouvoir, ils sont à la fois des dispositifs qui initient les rapports de pouvoir économiques en distribuant les fonctions de chacun dans la division sociale du travail, et des appareils de capture définissant les droits de propriété.

Ici je voudrais glisser une remarque personnelle (et narquoise) : les défenseurs du bitcoin s’arc-boutent sur les 3 fonctions aristotéliciennes de la monnaie pour en parer la cryptodevise (qui sert quand même rarement d’étalon), tandis que ses pourfendeurs ministres et banquiers lui dénient cette qualité par défaut de régulation, sans préciser la nature des bienfaits de celle-ci ni la raison qui les conduit à en enrichir la liste d’Aristote. Mais nul ne parle d’impôt. Les libertariens parce qu’ils savent que leur allergie fiscale doit avancer masquée, les seconds parce qu’ils ne vont pas révéler le « Grand Secret » alors qu'ils en sont encore à cacher le petit.

Le petit secret

L'illusion financièreCe ne sont pas, en banque, les crédits qui naissent des dépôts, mais très largement l’inverse. Ça c’est le petit secret. Même si les banquiers s'évertuent à prétendre le contraire, comme le patron de la Société Générale l'a fait sans pudeur en déclarant devant la commission des affaires économiques du 14 juin 2011 : Nous ne pouvons créer de l’argent. Il nous faut le collecter à travers les dépôts des particuliers et des entreprises ainsi que par des émissions sur les marchés. Ce qui lui vaut d'être cité dans le remarquable petit livre l'Illusion financière par le jésuite et brillant économiste Gaël Giraud qui considère cette déclaration comme étant de mauvaise foi…émanant de gens qui ont un intérêt personnel à prétendre que les banques ne peuvent pas créer de monnaie. Deux analystes de la BoE viennent cependant de publier une belle étude pour affirmer que les banques ne sont pas des intermédiaires transformant les dépôts, ou multipliant les dépôts pour créer des crédits.

Le grand secret

Le grand, il était déjà dans le livre de Deleuze et Guattari (1980) Mille Plateaux : « c’est l’impôt qui crée la monnaie et c’est l’impôt qui monétise l’économie » en faisant de l’argent l’équivalent-général. Aujourd’hui, on voit bien comment l’impôt agit subjectivement dans la transformation de tout un chacun en « individu endetté », endetté d’une dette qu’il n’a jamais contractée. En sorte, dit Lazzarato, qu’en temps de crise, l’appareil de capture ce n’est plus le profit ou la rente, c’est l’impôt.

Voyez au passage M. Sapin, tout bouffi de bonnes intentions anti-terroristes, annonçant une lutte à mort contre… les paiements en liquide. Que l'un de ses collègues ait eu de l'argent à Singapour le gêne moins que le petit exode fiscal que constitue le paiement cash et hors TVA de nos belles campagnes françaises.

Le percepteur par Van Reymerswaele

Voici pour le constat.

Lazzarato introduit ici un concept de Guattari : l’économie des possibles, de ces possibles que le capitalisme libéral entend contrôler (There is no alternative, comme disait la mégère).

Le bitcoin (que Lazzarato ne cite pas comme tel) c’est pour nous « un possible », pour parler comme Guattari, « la possibilité d’une monnaie », pour parler comme Houellebecq. Le désir est toujours repérable par l’impossible qu’il lève et par les nouveaux possibles qu’il crée. Le désir, c’est le fait que là où le monde était fermé, surgit un processus secrétant d’autres systèmes de référence.

C’est que dit dans une interview au CoinTelegraph Chris Mountford…Bitcoin shows us that there are a class of things we previously all assumed could simply not be made with software. Money was one of those things. Now we have no idea where our new limits are. C'est ce que dit Erik Voorhees sur LTB (210) : Something can exist that is physically not possible without cryptocurrency. Donc oui, un "possible" est apparu.

Mais Lazzarato met aussi en garde: La machine sociale capitaliste laisse les "savants", les "artistes" (et tout un chacun) inventer et créer, elle les y incite même. Mais c'est toujours l'axiomatique, c'est à dire une politique, qui sélectionne, choisit , hiérarchise, agence les inventions scientifiques et technologiques. C'est en page 166, cela englobe donc le bitcoin cité deux pages plus haut. Voici ses promoteurs prévenus!

Lazzarato rappelle donc une formule de Gilles Deleuze, bien avant le bitcoin (c’était en 1990, dans Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, chef-d’œuvre d’anticipation et de vision du présent !) : il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes.

Mais Lazzarto livre aussi un distinguo fécond, entre la monnaie de l’échange et la monnaie de la dette. Avec l’ère moderne s’est développée l’idée que le « doux commerce » libérait l’homme, le marché s’avérant plus efficace et moins tyrannique que l’Etat et la monnaie évinçant la violence de la dette. Tout cela est peut-être vrai, mais seulement si l’on restreint l’argent à l’argent de l’échange (paiement, mesure et thésaurisation, les trois fonctions d’Aristote). La monnaie-échange présuppose et réalise un rapport symétrique (et contractuel) entre producteurs/échangeurs. Telle est bien la philosophie du bitcoin, argent de l’échange comme aucun autre avant lui.

avant la révolutionEn regard la monnaie capital instaure un rapport asymétrique : d’exploitation, de différentiation de classe, d’appropriation, de privatisation. Ceux qui poussent les hauts cris en dénonçant la spéculation sur le bitcoin savent fort bien gagner leur vie avec l’argent de la dette. Le capitalisme ne nous libère pas de la dette, il nous y enchaîne. Ils confessent aussi, imprudemment, que Deleuze et Guattari avaient raison : le capitalisme n’a jamais été libéral, il a toujours été un capitalisme d’Etat. Les « plans de sauvetage » successifs depuis 2007 le montrent assez, puisqu'ils ont refait de l'impôt ce qu'il était avant 1789, une machine à prendre aux pauvres pour payer les dettes de jeux des seigneurs.

Bitcoin apparaît du coup comme un possible « secours contre le sauvetage ».

GraeberIl n’est évidemment pas politiquement anodin de parler de dette (et le titre de l’ouvrage de Lazzarato est assez explicite). D’autres l’ont fait, comme David Graeber, qui pense cependant que la dette est seulement un échange qui n’est pas encore terminé alors que Nietzsche pointait déjà (dans sa Généalogie de la Morale) la nature infinie et proprement impayable de la dette, ce qui correspond exactement au point où nous en sommes.

On songe évidemment « en creux » au bitcoin, monnaie non régulée et non propulsée par l’impôt, quand on lit chez Lazzarato que si les deux fonctions étatiques – réguler la monnaie et collecter les impôts – restent gérées par l’Etat, elles ne constituent plus l’expression de son pouvoir en tant que représentant de l’intérêt général, en tant que garant de l’unité de la nation, mais l’expression des articulations du gouvernement supra-national et du capital.

A ce point on trouve chez Lazzarato une vraie définition de l’euro comme monnaie allemande, c’est à dire ordolibérale et expression d’un nouveau capitalisme d’Etat où il est impossible de séparer « économie » et « politique ». Et, au terme d’une description de la crise, il conclut que l’Etat n’a pas défendu la « société », au contraire, il lui a imposé de payer par l’entremise de la fiscalité et de l’austérité la « rationalité irrationnelle » du marché.

L’institution monétaire ne peut donc se prévaloir, opérant à la jonction des dettes privées et des dettes sociales, d’assurer cohérence et unité sur un territoire donné ( ce qui est en gros la thèse d’Aglietta et Orléan). C’est de nouveau du côté de Deleuze et Guattari que penche l’auteur, avec une dualité non pas entre une monnaie économique, privée, impartiale, purement instrumentale et une monnaie centrale étatique représentant la société comme totalité, mais entre la première et la monnaie comme capital. La première exprime le pouvoir d’achat, la seconde le pouvoir sur la société.

A noter que cette distinction est peu ou prou celle que trace Graeber. Comment ne pas songer au bitcoin (monnaie conçue pour l’échange) lorsque l’on examine la première, et les rapports que pourrait avoir, dans un avenir proche le bitcoin et les monnaies fiat des banques centrales ?

Où l’on retrouve le bitcoin, monnaie finie s’il en est, c’est lorsqu’on lit que la monnaie de crédit, en tant que monnaie capital incarne la logique de la production pour la production, c’est à dire l’introduction de l’infini dans l’univers capitaliste.

Tant décrié comme simple spéculation, le bitcoin est une monnaie de la "finitude", dont on découvre peu à peu qu'elle est notre horizon écologique.

Les écologistes n’y ont point songé et sont généralement critiques à son sujet. Il est vrai que leur réflexion est courte et ne dépasse pas le rêve de voir les monnaies locales (des euros portant faux nez et grosses moustaches) promouvoir le "manger local".

D'autre part, en lisant Lazzarato, on songe soudain à un autre paradoxe : quand la monnaie-dette, abstraite, détruit les relations sociales et déconstruit les territoires, le bitcoin apparaît par contraste infiniment plus « territorial » : il ne sort jamais de son territoire, le Net, et il le structure ! D'autre part, démuni à la fois du cours forcé et d'un usage fiscal, il ne peut compter que sur sa nature communautaire.

Bitcoin m’apparaît alors comme un défi au nouvel ordre libéral, non sans paradoxe là aussi quand on connaît les opinions incroyablement libertaires de bien des supporters de la nouvelle monnaie, qui pourraient entrer dans la description que fait l’auteur des talibans du marché comme Hayek, qui souhaite l’effacement de la monnaie souveraine pour lui substituer une multitude concurrentielle de monnaies privées.

Nous voyons se multiplier les robinsonades, États libres proclamés par des milliardaires sur des plateformes en haute mer ou par des libertaires sur des berges incertaines du Danube. Toutes évoquent le bitcoin comme une monnaie « libre ».

un futur grand pays

Or Bitcoin n’a pas vocation à s’en-terrer, et surtout pas sur si peu de terre, ou les pieds dans l’eau. Il n’a pas vocation non plus à être l’une des monnaies privées décrites par Hayek, même si celui-ci est le maître à penser de nombre de ses supporters. Qu'il tienne encore dix ans et Bitcoin va changer les esprits, bien plus que dans les rêves de boy-scouts ou les complots des geeks.

Bitcoin est richement disruptif. Ainsi, même s’il se classe évidemment, selon moi, du côté de la monnaie de paiement, c’est avec un caractère d’extrême liquidité (fluidité) que n’ont pas les billets de banque de nos vies quotidiennes. C’est la première fois que l’on voit effectivement la monnaie de paiement dotée de la mobilité de la monnaie-dette. A l’aune du bitcoin le système SEPA s’avère risible, et grotesque la volonté de tous les Sapins de la planète de traquer les transferts et paiements en cash. A travers Bitcoin, c'est tout à la fois la nature de la dette, la légitimité de sa centralisation mais aussi (et c'est ce que j'ai voulu faire ici) son lien à l'impôt et sa responsabilité dans la gouvernance post-démocratique qui sont potentiellement mis en examen.

Pour aller plus loin

les discours officiels

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