Lorsque parurent les euros, parut en même temps toute une littérature pour moquer ou déplorer l'impersonnalité des nouveaux billets, avec leurs portes et fenêtres béantes et leurs ponts enjambant le vide. Bruxelles expliqua que les ponts symbolisaient l'union entre les peuples, les portes et fenêtres l'ouverture et la coopération au sein de l'Europe.

Foutaise. Le même graphiste put refiler en 2010 sa symbolique à Bachar el Assad ! Dans une version en ruine, prophétie dont je ne sais si elle était ironique.

Billets syrien de Kalina

Si même les dictateurs préfèrent aujourd'hui les architectures à leurs portraits, il doit y avoir de bonnes raisons.

à nos amisEn voici une. Dans le petit texte à nos amis, publié l'an passé aux éditions de la Fabrique, le "Comité Invisible" explique comment le pouvoir ne réside plus dans les institutions. Il n'y a là que temples désertés, forteresses désaffectées, simples décors. Et très explicitement, c'est en se fondant sur l'iconographie des billets européens que les anonymes auteurs posent leur thèse :

La vérité quant à la nature présente du pouvoir, chaque Européen en a un exemplaire imprimé dans sa poche. Elle se formule ainsi : le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde. Le pouvoir contemporain est de nature architecturale et impersonnelle, et non représentative et personnelle.

devant les pylônesCe pouvoir, disent-ils, n'est pas nécessairement caché. Ou alors, s'il l'est, il l'est comme la Lettre volée de Poe. Nul ne le voit parce que chacun l'a, à tout moment, sous les yeux- sous la forme d'une ligne à haute tension, d'une autoroute, d'un sens giratoire, d'un supermarché ou d'un programme informatique. Et s'il est caché c'est comme un réseau d'égouts, un câble sous-marin, de la fibre optique courant le long d'une ligne de train ou un data center en pleine forêt. Le pouvoir c'est l'organisation même de ce monde, ce monde ingénié, configuré, designé. L'affiche de Mitterrand en 1965 semble emblématique d'une transition symbolique.

Les luttes d'aujourd'hui sont donc souvent, comme à Notre-Dame des Landes ou dans le Val de Suse, des luttes au sujet des infrastructures. Dont les opposants sont forcément condamnés à se voir tôt ou tard qualifiés de terroristes. De fait, dans la mouvance anarchiste, prévaut l'idée de bloquer le système. Une affiche de 2006 (lors des luttes contre le CPE) disait C'est par les flux que ce monde se maintient. Bloquons tout ! On a vu récemment que les anarchistes n'avaient plus le monopole du blocage, taxis et éleveurs ayant repris l'idée avec la bienveillance surprenante de ce qui nous tient lieu de gouvernement.

Venons-en ici au bitcoin. Je l'ai déjà abordé sous l'angle de l'infrastructure, dans mon billet "complètement timbré" où je rappelais que la Poste, avait toujours été un instrument créateur de puissance, y compris financière. Or la Blockchain est une infrastructure qui s'inscrit historiquement après la Poste des Thurn und Taxis, les lignes Morse devenues la Western Union, les messageries de Google ou de Facebook.

Mais elle ne peut être possédée par une puissance privée ni contrôlée par une puissance publique. Ni a priori bloquée par quiconque, qu'il soit tyran ou terroriste. Bitcoin et la blockchain offrent donc des perspectives politiques nouvelles. Je cite de nouveau le "Comité Invisible": Obsédés que nous sommes par une idée politique de la révolution, nous avons négligé sa dimension technique. Une perspective révolutionnaire ne porte plus sur la réorganisation institutionnelle de la société, mais sur la configuration technique des mondes. (...) il nous faudra coupler le constat diffus que ce monde ne peut plus durer avec le désir d'en bâtir un meilleur.

Il ne s'agit pas de se contenter d'utiliser Twitter dans les manifestations (ou pour les organiser) et les réseaux sociaux pour critiquer en temps réel (et le plus souvent en en restant à une dérision amère) les choses du monde comme il va.

The New Dgital AgeLes analyses de Jared Cohen et Eric Schmidt dans The new digital Age font d'Internet la plus vaste expérience impliquant l'Anarchie dans l'Histoire. Elles peuvent aussi laisser penser que Facebook est moins le modèle d'une nouvelle forme de gouvernement que sa réalité déjà en acte. Et que, comme l'annoncent Cohen et Schmidt, ceux qui n'auront pas de profil social seront fichés. Car c'est le profil Facebook qui tiendra lieu d'identité, et il sera aussi intolérable de le cacher (à l'Etat, aux banquiers...) que de dissimuler son visage.

Il est donc curieux que le "Comité Invisible" n'ait pas cité Bitcoin, même dans son analyse des "communs" (sur laquelle je reviendrai) et fût-ce négativement. Autour de cette infrastructure décentralisée, et grâce à elle, ceux qui veulent changer les choses peuvent découvrir les briques invisibles d'une nouvelle maison commune :

  • Ethereum qui permet la mise en oeuvre de contrats intelligents, fonctionnant exactement comme ils ont été programmés pour le faire sans risque de prescription, de censure, ou de fraude, et surtout sans place pour un "tiers de confiance" prédateur. Ethereum veut restituer ce qui aurait dû advenir grâce à Internet, y compris en permettant à chacun de créer des organisations démocratiques autonomes.
  • Augur qui permettra la construction d'un marché décentralisé de prédiction, débouchant sur une révolution en matière de prise de décision
  • Storj qui veut offrir le stockage chiffré sur cloud privé le plus sûr possible, grâce à la technologie blockchain et au protocole P2P.
  • ...mais aussi des services comme Otonomos, qui souhaite permettre à n'importe qui de créer gratuitement une entité juridique légale, basée à Singapour, et dont les actions sont accessibles par l'intermédiaire d'une adresse cryptographique comme un porte-monnaie bitcoin.
  • ... ou comme Twister un réseau social décentralisé basé en partie sur les protocoles Bittorrent et Bitcoin, ce qui en fait un outil incensurable et en partie chiffré.

le roman où est (peut-être) évoqué l'informatisation ?Oui, il est temps que ceux qui disent penser au monde de demain en découvrent les ruptures de paradigme. Nos dirigeants aiment à visiter les clusters technologiques, mais leur obstination à construire des aéroports inutiles en dit assez long sur le type d'infrastructure qu'ils ont toujours en tête. Songeons à Jules Verne. Il s’intéressait aux fonctions des machines mais n’abordait pas la théorie sous-jacente à ces machines. Il y avait deux approches des automates (théorie des automates et modélisation) et Jules Verne n’a pas envisagé ces approches. Il fréquentait des spécialistes en balistique, géographie, chimie, physiologie, histoire naturelle et mines. Mais non ceux qui l'auraient conduits vers la binarisation et la révolution de l'avenir.

Mais même dans notre communauté, il est curieux que les graphistes aient si peu tenté de représenter Bitcoin autrement que comme une pièce (sans portrait, comme les billets de Kalina !) voire un simple jeton doré. Certains ont voulu mettre en valeur le caractère numérique de Bitcoin; Mais c'est le plus souvent en rabâchant une iconographie de type Matrix.

Figuration numérique

En cherchant bien on trouve quelques représentations sous sa vraie nature de réseau, dont celle-ci où le verrou censé représenter la sécurité de la chose, me paraît quand même inapproprié...

le cadenas pour la sécurrité

Représenter Bitcoin dans sa nature d'infrastructure immatérielle et invisible est un sacré défi pour les artistes. Et pour nous tous !

Bitcoin art

Pour aller plus loin :

  • la lecture de à nos amis est possible en ligne sur Internet, sans doute du fait d'une mise en ligne sauvage. Mais il existe une différence entre le laisser-être et le laisser-aller, et je recommande à mes propres lecteurs d'acheter le livre plutôt que d'en piller la lecture.
  • Sur Jules Verne et la binarisation, on peut lire une intéressante étude universitaire.