Mais les nains de Disney sont tous simplets. Ils ne savent même pas la valeur de la chose : We dig up diamonds by the score / A thousand rubies, sometimes more / But we don't know what we dig 'em for.

S’ils sont dans l’ignorance, c'est selon Bruno Bettelheim parce qu'ils sont incapables d'atteindre une virilité adulte, (ils) sont définitivement fixés à un niveau pré-œdipien. J'y reviendrai... Mais pour moi, c’est de la faute de Prof. Car celui-ci ne leur a pas enseigné la vérité : le diamant brut c’est du charbon dans un miracle géologique. Mais l'étincelant diamant taillé c'est le miraculeux résultat d'un travail mathématique !

profsimplet

Je voudrais explorer ici ce que cette gemme mathématique peut nous apprendre aujourd’hui.

Dans l'antiquité, ce qui lui donnait l’essentiel de son prix et la première vertu du diamant venait de son indestructibilité.

Boyle Or on se trompait. On a même compris sa vraie nature justement en faisant des expériences sur sa destruction. C’est un chimiste anglais, Robert Boyle (1627-1691) qui découvrit ce scandale : le précieux caillou, à très haute température disparaissait sans laisser de trace. Vers 1760, l’empereur François de Lorraine donna une fortune en diamants et rubis pour mener à bien des expériences. Le rubis résistait, la diamant point. Ce n’est en 1797 qu’un autre chimiste anglais, Smithson Tennant, trouva le fin mot de l’affaire. A vrai dire, le grand Newton s'en était douté, comme le rappelaient Mentelle et Malte-Brun dans les §231 et 232 de leur Géographie Mathématique publiée au début du 19 ème siècle. Le diamant n’est pas (tout à fait) éternel, et sa nature est vile !

Du moins le croyait-on encore rare Et il l'était, et les gros plus encore que les petits. Les souverains de jadis, notamment en Inde, ne les taillaient donc guère, se contentant de les polir. Or la vraie nature du diamant ne se révèle, dans tous son éclat, que par la taille.

De quand date la taille ? Du tournant du 15ème siècle seulement. Il n’y a pas de diamants taillés dans l’inventaire des bijoux du roi Charles V, en 1380, mais en 1413, dans celui de son frère, le fastueux duc de Berry s'il y a encore de nombreux diamants pointus non faits (ligne 1, en français) on trouve aussi des diamants réputés faits c'est à dire taillés…

le manuscrit de 1413 à la Bibliothèque Sainte Geneviève

C’est sans doute en Italie que la taille s'est développée. Pourquoi ? Parce que c’est dans ce pays que les tailleurs sont allés chercher des idées de formes optimales chez Pythagore ou chez Euclide, qui fournit la solution de problèmes mathématiquement complexes comme certaines déterminations d’angles.

Luca Pacioli A la fin du même 15 ème siècle, c’est aussi en Italie que le franciscain Luca Pacioli (1445-1517) le "moine ivre de beauté" s’illustre en rédigeant à la fois les principes de la comptabilité en partie double et... des ouvrages remarquables de géométrie comme l'édition des principes d'Euclide, la Summa de Arithmetica ou le De divina proportione (qu’illustre son ami Léonard de Vinci). Luca Pacioli détaille des dizaines de type de polyèdres qui sont à la base du travail de la joaillerie moderne.

  Les Éléments d'Euclide édités par Parioli Summa (détails)) Summa de Pacioli

On retrouve une fois encore l'idéalisme pythagoricien et platonisant, via l'Italie de Léonard, dans nos investigations...

Leonardo da Vinci

Ainsi, 500 ans avant le bitcoin, le diamant tirait-t-il déjà le fondement principal de sa valeur d’un travail mathématique et non seulement de ses caractères rare, indestructible ou infalsifiable qui répondent si bien en apparence (comme dans le cas de l’or) aux vertus nécessaires pour conserver la valeur dans le temps.

Il est un peu dommage que les premiers bitcoiners, tels des petits nains, n'aient perçu leur travail que comme minage et non comme taille, polissage. Sans doute la métaphore triviale de l'or (omniprésente dans l'univers Bitcoin, mais aussi plus généralement dans l'inconscient californien de la Silicon Valley) a-t-elle conduit à cette simplification. Ou bien alors, il faut en revenir à Bettelheim : un petit blocage pré-œdipien quelque part ? Avec ce satané Satoshi, un père absent, comment s'en étonner?

Revenons au diamant : est-il si rare ?

EurekaCertes, il faut concasser plus de 100 tonnes de kimberlite pour en tirer quelques carats et depuis la plus haute antiquité on a produit quelques 500 tonnes de diamants… Mais un millénaire de l’antique production indienne évoquée dans son Livre des Merveilles par Marco Polo représente une année de production actuelle, grâce aux mines de l’Afrique, dont – faut-il le rappeler ? – la première découverte se fit un bel après-midi d’été par les enfants d’un fermier Boer trop pauvre pour leur acheter des billes : ils avaient joué avec le premier diamant africain, qui pesait plus de 20 carats : taillé il n’en pèsera plus que 10 et sera baptisé Eurêka. Ce n'était ni la première ni la dernière fois qu'un jeu se trouvait à l'origine d'un business ! Du fait de l’abondance, les prix s’effondrèrent. Pas pour toujours...

Le diamant est-il infalsifiable ? inimitable ?

Evidemment le diamant eut ses faussaires : que tant de valeur ne soit en fait que du carbone mit le feu aux cervelles de quelques savants fous, non sans risque car l’expérience implique très hautes températures et très hautes pressions. Il y eut aussi des escrocs... et des prestidigitateurs : un ingénieur électricien, Lemoine, voulait faire effondrer les cours de la De Beers pour racheter ses titres à vil prix. Il fit donc apparaître des diamants comme jadis Cagliostro faisait de l'or, avec du vrai. Et ceci dans une "usine" plus proche de la chaumière des nains que de l'univers de Jules Verne.

une usine à diamants?

L'opinion trouva l'affaire amusante ; Marcel Proust, qui avait eu peur pour ses actions De Beers, fut finalement séduit par le côté balzacien de la chose et y consacra quelques amusants pastiches. On ne jurerait pas que semblable mystification ne puisse pas arriver un jour autour du bitcoin : combien de fois a-t-on déjà annoncé telle ou telle faille? tel ou tel "coup"? Lemoine, lui, ne fut condamné à six ans de prison que pour extorsion de fonds, et non pour escroquerie, car il avait simplement affirmé qu'il était théoriquement possible de fabriquer du diamant.

la machine GED'ailleurs, plus tard, avec des moyens industriels colossaux la General Electric y parviendra. Mais, comme le rubis industriel, comme aussi les isotopes artificiels de l’or, ces ersatz trop onéreux et jamais parfaits ne sont guère vendables ou économiquement viables.

La bijouterie supporte mieux la fantaisie que la tromperie : topazes, zircons, même le quartz et le cristal de roche furent longtemps en grande faveur. Puis l’industrie, après le strass, développa aussi son lot de solutions de remplacement, corindon, spinelle, puis le rutile synthétique après la dernière guerre et enfin la moissanite.

moissanite

On retrouvera sans doute ce genre de relation entre le bitcoin et les innombrables fantaisies mises chaque jour sur le marché. Seul le diamant est une valeur. Sans être doté d'un statut quasi-monétaire (il est astreint partout à la TVA), sans avoir toutes les qualités de la monnaie (sa division lui fait perdre sa valeur de façon exponentielle) il a tout de même une courbe de valeur dans le temps (on retrouvera cela dans l'utile Global Diamond Report établi par Bain & Company) très appréciable et solide.

Il reste aussi que le marché, et le prix du diamant, tiennent largement par l’explosion de la demande mondiale et … l’universalisation du rite de la bague de fiançailles dans les classes moyennes. Voici un enseignement que je ne me lasse pas de répéter : le bitcoin doit sortir de chez les geeks, et – d’une façon ou d’une autre – devenir glamour !

La métaphore du laborieux minage est à cet égard peut-être moins suggestive que celle du travail mathématique qui révèle la pureté et l'éclat du diamant... Bitcoin are for ever Du bitcoin, dont Grincheux rappelle toujours d'un air mauvais le "poids carbone", je dirais volontiers que c'est un diamant puisque, comme le chantait Vigny "le diamant, c'est l'art des choses idéales".