On peut s'interroger sur la confidentialité intentionnelle ou non d'un document qui n'est apparemment ni tout à fait secret ni réellement accessible. Plusieurs lecteurs ont assuré l'avoir cherché en vain. J'en ai demandé par mail, dès lecture de l'article du Telegraph, une copie à la chargée presse de la Banque, mardi 21 novembre à 7 heures du matin. A cette heure je n'ai pas eu de réponse. Mais comme je le rappelle souvent, le mot grec historia signifie enquête, et l'on ne se forme son opinion que sur des documents originaux...

J'espère donc satisfaire la curiosité de nombreux amis et au delà en mettant ici en ligne le document original débarassé de ses legal notices et de la liste des numéros de téléphone de la direction des études (seule chose qui m'ont paru de nature à nuire à nos amis banquiers).

Si le Telegraph citait bien le mot « la seule conclusion qu'il s'agisse d'une bulle ne dit pas qu'elle doit éclater prochainement » mon impression est que son analyse (pour ne pas parler de celles qui ne citaitent que l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'Ours) tendait quand même à tirer les concluions de Mortimer-Lee du côté anxiogène.

D'abord le chief economist le dit d'entrée de jeu : « les bulles, comme la précédente bulle technologique, ont souvent de solides fondements, et dans le cas présent c'est la technologie blockchain. Les cryptodevises sont probablement là pour demeurer ». Quant à l'inflation du cours, il le renvoie dès l'introduction de sa note à l'inflation du QE.

Plaisamment aussi, et pour nous reposer des sornettes pompeuses sur la nature de la monnaie (le monopole régalien magnifié par la signature de Monsieur Trichet sur chaque billet) Mortimer-Lee rappelle que money is what money does, un point qu'il est parfois opportun de rappeler et sur lequel les historiens pragmatiques ne contrediront pas les économistes pratiques. Le système de fiat money se voit, dans sa note, étonnement introduit par le mot « but » et souligné par le mot « currently ». On ne saurait mieux rappeler que ce que certains veulent faire passer pour le dessein du Ciel n'est qu'un état de fait assez récent et sans fondement particulier.

Venons-en au montant limité du nombre de jetons Bitcoin. Là aussi les avant-goûts de la note me paraissent avoir été tirés vers la critique : monnaie limitée, risque déflationiste etc. Ceci appela une réponse au demeurant très fine du polytechnicien Alexis Toulet défendant le Bitcoin, monnaie pour un monde fini, défense à laquelle je souscris largement. Mais le texte original me paraît bien plus ouvert, ne serait-ce que parce que ce montant limité n'est pas présenté comme une erreur ou un complot, mais comme « a brilliant feature by the designers » sans compter le rappel des délires du QE ou des expropriations à l'arrache pratiquées à Chypre.

le telegraphTant et si bien que le paragraphe sur les conséquences monétaires n'occupe guère qu'un petit tiers de la note. Et que l'absence de prêteur en dernier ressort qui faisait le titre du Telegraph n'y apparait que bien discrètement.

Je laisse chacun supputer les raisons de l'attitude de la presse financière. L'opération me semble avoir, les historiens me comprendront, un petit côté dépêche d'Ems !

La note de Mortimer-Lee révèle, notamment sur les conséquences de Bitcoin pour la politique monétaire, des analyses bien plus proches des réponses critiques exprimées par divers bitcoineurs par exemple sur Bitcoin.fr, que des avertissements catastrophiques (serious concerns) par lesquelles on avait voulu la résumer. Les forks sont métaphoriquement comparés à de nouveaux gisements, ce qui n'est pas mal vu.

Ce texte qui s'achève fort philosophiquement par une promesse sibbyline : « a controversial and volatile future looks assured» gagne décidément à être lu en version originale !