C'est vrai que les Minquiers « c'est des cailloux très mauvais » toujours selon Hugo qui n'a jamais pu y débarquer. En soi, ces petits rochers au sud Jersey et à 8 miles seulement des îles Chausey (françaises) ce n'est pas grand chose. Des centaines de kilomètres carrés de sable à marée basse, mais quelques rochers seulement à marée haute, avec des cabanes plus que des maisons, parfois envahies par les eaux.

le livre de Philippe RenaudS'il est vrai que la France a perdu ces îlots lors d'une honorable procédure à La Haye en 1953, elle les avait en réalité perdus de facto et de manière bien moins honorable depuis des décennies. C'est ce que raconte de façon fort amusante un petit livre qui se lit avec beaucoup de plaisir.

Edouard Le RouxLe premier à livrer bataille fut Édouard Le Roux, un homme né en 1890 dans une famille modeste, à quelques mètres de l'endroit où j'écris. Commis de banque à l'adolescence, il est à la tête d'une banque en 1927, année où il réussit le premier raid boursier du nouveau siècle (sur les « Chargeurs réunis »). Bref l'homme n'est pas un mignon en dentelles. Amoureux de la Manche, excellent marin et proches de ses amis d'enfance demeurés pêcheurs, il lui prend l'idée de se construire une maison sur les Minquiers.

Il demande l'autorisation au Préfet de la Manche. L'Administration (en l'occurrence les Ponts et Chaussées) trouve cela très bien et pond alors un document admirable : aucune propriété prouvée n'existe sur ces îles qui font partie du domaine privé de l'Etat et peuvent par suite être susceptibles de location et d'aliénation. Nous n'avons jamais entendu dire qu'aucun pêcheur français n'y ait installé aucune construction même provisoire. En revanche, il existe sur la Maîtresse île quelques cabanes de pêcheurs anglais de l'île de Jersey qui viennent se livrer pendant l'été à la pêche des crustacés. L'établissement de ces cabanes a été indûment effectué sans aucune autorisation administrative et ne donne lieu à aucune redevance au profit du Trésor. (...) Nous ne voyons donc aucun inconvénient, au contraire, à accueillir favorablement la demande ...

Est-ce que ces fonctonnaires se sont relus ? Ont-ils imaginé l'effet dans un litige d'un document où l'arrogance (qui conduit à s'attribuer des îlots que l'on connait à peine) le dispute à l'incompétence (qui fait avouer que l'on n'a jamais songé à y prélever l'impôt) ? Qu'importe : en juillet 1929 Le Roux a un bail sur 50 m², signé par le sous-préfet de Coutances. Aussitôt il débarque avec des ouvriers pour poser les fondations.

Le début du chantier Le Roux en 1929, coll. privée

Survient un représentant des autorités de Jersey qui lui intime fort courtoisement l'ordre de déguerpir. La presse de Jersey s'en mêle. Puis celle de Londres.

À Paris on se met enfin à étudier le dossier. On s'avise que l'accord de 1839 sur la délimitation des zones de pèche, relativement favorable à la France, pourrait être remis en question. Finalement on décide... d'agir prudemment, sans précipitation. C'est à dire de reculer. Le préfet reprend la plume, mais pour demander à Le Roux de renoncer : votre construction a suscité de vives protestations chez nos amis jersiais alors même qu'il existe des contestations entre les gouvernements français et britannique au sujet de la souveraineté sur l'archipel des Minquiers. Sans doute aurait-il pu y songer avant de signer un bail 4 semaines plus tôt. Un bail signé avec la fameuse garantie de l'Etat...

Le Roux renonce : il a du travail sérieux, lui ! Mais le Quai d'Orsay croit devoir justifier sa reculade devant le Parlement. Un autre chef d'œuvre : Nous avons pris des mesures pour éviter de laisser s'ouvrir la question des Minquiers dans des conditions défavorables, en usant des précautions nécessaires pour que notre réserve ne puisse être interprêtée comme une renonciation. On se croirait à la sortie du bureau de Madame Merkel !

Dix ans plus tard, un autre français, amoureux fou de la Manche, se lance à l'assaut des Minquiers : c'est le peintre Marin-Marie (de son vrai nom Marin Paul Emmanuel Coupel de Saint Front, 1901-1987) grande figure des îles Chausey où le mécontentement des pêcheurs grandit depuis des mois. Sur les Minquiers, les autorités de Jersey manifestent de plus en plus leur souveraineté à eux tandis que la France continue de réfléchir prudemment, comme elle en a toujours le secret. Au printemps 1938, le Président Daladier, un ministre, un député, un sénateur et l'amiral Darlan débarquent sur les Minquiers, frémissent devant les écussons de granit portant les trois lions, ricanent devant les WC qui forment la principale infrastructure publique de l'îlot et s'en retournent à Paris. Une Mission d'enquête qui doit déboucher sur des mesures fortes. Six mois plus tard, le même Daladier décide finalement de baisser culotte, mais devant Hitler et pour le coup avec l'aide des Anglais. Quant à la souveraineté française sur les Minquiers, les autorités françaises sont de plus en plus prudentes, et en viennent à recommander à un journaliste de se munir d'un passeport s'il entend y débarquer.

Marin-MarieMarin-Marie est moins riche qu'Édouard Le Roux, mais il a des amis. Il lève des fonds, et obtient même une subvention (secrète!) de la mairie de Granville. Le 10 juin 1939 une flottille française débarque et se met à toute vitesse à la tâche pour y achever une construction avant l'arrivée de l'ennemi, qui pointe son nez le lendemain matin. Vers midi le sous-préfet tente de joindre les pirates français. En milieu d'après midi le 11 un hydravion français survole les Minquiers et largue à basse altitude un message lesté intimant l'ordre à Marie-Marie de « cesser immédiatement les travaux (car) le gouvernement français est le seul juge de l'opportunité des travaux ». Mais le 11 au soir on inaugure la maison et on chante la Marseillaise sur l'îlot en présence du Maire de Granville venu présider la cérémonie, avant de rentrer festoyer sur Chausey. Là-dessus survient la nouvelle que le préfet maritime a fait déplacer un navire de guerre et deux remorqueurs, sans doute pour saisir les dangereux rebelles français, qui regagnent le continent dans la nuit tous feux éteints.

La formule admirable du message de l'hydravion doit sans doute suggérer que la souveraineté française demeure un idéal absolu dans l'esprit des autorités, même si elles ne l'exercent concrètement qu'à l'encontre des pêcheurs français. Ce n'est pas d'hier que certains dirigeants confondent un peu la souveraineté qui s'exerce vis à vis des grands et l'autorité que l'on fait subir aux petits.

Toute la zone passe ensuite, comme on sait, sous administration allemande : Macht geht vor Recht. Le 27 mai 1945 l'Union Jack flotte à nouveau sur les Minquiers. Pour le coup la marine française reçoit l'ordre du préfet maritime d'aller y planter un nouveau mât et d'y hisser nos trois couleurs. Durant quelques années la guéguerre des pavillons va se dérouler sur fond de heurts plus sérieux entre marins normands et jersiais.

En 1950, Paris et Londres conviennent enfin de saisir la Cour de La Haye.

La Cour en 1953 (document de presse)On reste confondu, quand on essaye de parcourir le mémoire français soumis à la CIJ en juin 1952 par l'amoncellement d'arguties, documentées sur près de 8 siècles, l'invocation de tant de droits féodaux (abolis en France!) et autres prétentions régaliennes déconnectées de tout aspect concret.

Certes le mémoire anglais n'était pas en reste (du moins est-ce dans l'esprit monarchique!) mais surtout il abordait, à partir de sa page 160 (ouf!) les General Acts Manifesting Sovereignty.

Le monument le plus méridional de toutes les îles britanniquesEt c'est ce qui manqua cruellement à l'argumentation française, même si elle prétendit que « la France a confirmé, à toute époque, ce titre originel par un exercice effectif de sa souveraineté dans la mesure où le caractère de ces îlots et rochers se prêtait à un tel exercice ».

Il faut croire que, vus de la côte française les îlots ne s'y prêtaient pas. Parce qu'en face, on pouvait aligner un certain nombre de réalisations manifestant une administration effective comme une cale de débarquement en 1907, une bouée d'amarrage en 1913 et ... le WC de 1930 qui avait bien amusé, sans doute, M. Daladier au printemps 1938.

D'autre part Jersey avait rendu la justice sur des affaires de naufrage sur les îlots disputés, en 1615, 1616, 1617, 1692, 1779, 1811 et 1817. Sa justice avait également enquêté lors de découvertes de cadavres sur les Minquiers en 1850, 198 et 1948. Des services publics régaliens que la France ne s'était jamais avisée d'assurer.

La chose devint comique quand le avocats britanniques rappelèrent que c'était les autorités françaises elles-mêmes qui avaient empêché Le Roux de poursuivre sa construction. Il ne restait qu'une seule preuve d'administration dans la besace des avocats français : ils eurent le front de sortir la subvention de la Mairie de Granville en 1939 pour l'expédition de Marin-Marie, avant de devoir avouer que ladite subvention avait été dissimulée (illégalement) par le maire au sous-préfet. Et leurs adversaires ressortirent la photo de l'hydravion français.

Tout cela manifestait que les autorités de Jersey avaient effectivement administré les îlots, et que les Français tentaient d'enfumer la Cour avec un mélange assez risible d'arrogance, de mensonges, d'improvisation et de futilité.

2 juin 1953C'est tout cela, davantage que les antiques chartes en latin ou en ancien français qui a fait pencher les juges. Ils jugèrent unanimement que les îlots appartenaient à Elizabeth II, couronnée 5 mois plus tôt et dont ce fut donc la première conquête. Elle les rétrocéda au baillage de Jersey. L'aimable souveraine...

So what ?

Vue aérienne des Écrehous

La France, avec les Minquiers, dut en même temps faire son deuil des îlots des Écréhous (ci-dessus) plus proches encore de ses côtes, face à Carteret. Coup double ! Et depuis lors, les États ayant sensiblement étendu leurs diverses zones de souveraineté, les insulaires s'appuient sur chaque rocher découvert à marée basse pour s'attribuer des zones de pêche. Certains ports de notre côte sont pratiquement enclavés. Les marins protestent mais les Messieurs de Paris sont bien loin et seuls des militants royalistes semblent embrasser leur cause par principe (reportage).

Après la guerre des Malouines, l'écrivain Jean Raspail se mit en tête de venger ici l'honneur de son royaume de Patagonie. En 1984, puis en 1998, avec des amis patagons il débarqua sur l'île, où l'on a bien compris que ce troisième chevalier français venait casse-croûter et prendre des photos. Rien à craindre de la souveraineté patagone, pas davantage que de la française. Peut-être quelqu'un a-t-il lu là-bas ce qu'écrivait en 1964 François Mitterrand : « De siècle en siècle verra-t-on toujours un Français coiffer la couronne de Patagonie ? »

Jadis misérables, les cabanes des Minquiers sont aujourd'hui plutôt coquettes. La pêche doit rapporter gros.

Et la mer se déchire, infiniment brisée Par des rochers qui prirent des prénoms affolés, aux Minquiers...

Et le rapport avec la monnaie dans tout cela ?

Je remercie mon lecteur courageux de me poser la question. Il a bien compris que, plutôt que de dire qu'il n'y a pas de monnaie sans souveraineté, je pense qu'il conviendrait de dire qu'il n'y a pas de droit régalien sans infrastructures de service public. C'est tout le fond de mes trois propositions (interview Agefi).

Revenons à Édouard Le Roux. Il n'eut jamais sa cabane aux Minquiers. Après la guerre il se fixa à Tanger, qui était alors une zone internationale de 373 km² sous souveraineté du sultan marocain, mais administrée conjointement par 9 pays, autant dire par personne. Bref un endroit parfait pour les affaires. Il y établit sa nouvelle banque, la First Banking Corporation qui, à défaut de monnaie, émettait des onces d'or à l'effigie d'Hercule, symbole ancien du lieu...

L'Hercule de Tanger

On assure que la qualité des frappes, sans leur donner le rayonnement international des thalers posthumes de Marie-Thérèse, assurait à ces onces une surcote. Et cela sans la précieuse ''souveraineté"...




Pour aller plus loin :