Je n'ai pas trouvé d'exemple de monnaie de peste. Il y a de nombreux exemples de monnaies dites obsidionales sur lesquels je reviendrai, désirant ici évoquer les curieuses monnaies de carnaval, dont l'usage a survécu, mais encadré officiellement, dans des anciennes colonies de tradition française, à la Nouvelle Orléans (en haut) ou au Quebec, ci-dessous.



L'émission, durant une assez longue période (en gros jusqu'aux guerres de Religion, qui mirent fin à ce genre de tolérance) de monnaies spéciales lors des Fêtes des Fous, pose de très nombreuses questions aux historiens.

La fête elle-même est équivoque: le roi des fous n'est pas un fou du roi, mais est-il plus roi ou plus fou ? Quand on frappe une monnaie à son effigie, s'agit-il d'une dérision de la monnaie, ou d'une monnaie quand même ?  Si l'argent des fous peut payer un beignet durant la fête, le peut-il encore le lendemain ? ou l'année suivante ?


Si la loi du roi interdit certains jeux d'argent, ceux-ci deviennent-ils, pendant la fête, licite avec une monnaie de fête ? C'est ce qui se passait chez les romains, lors des saturnales...


Si les rois marquent leurs entrées dans leurs bonnes villes, et les nouveaux évêques dans leur cathédrale en jetant au bon peuple quelque menue piécette, roi des fous ou évêques des innocents doivent-ils de même jeter leurs piécettes à la foule ? Finalement, qui paye ?


La monnaie des fous était le plus souvent de plomb. Ce métal facile à modeler mais vil n'était jamais employé par les ateliers officiels - sauf en temps de siège - mais seulement par les faussaires, personnes peu recommandables dont le crime méritait un châtiment exceptionnel : être bouillis vifs.

Or les effigies que l'on retrouve sur les monnaies de fous qui nous sont parvenues ressemblent parfois à celles des monnayages royaux ou officiels, de même que leurs légendes et devises.Les rois des fous, évêques des Innocents ou papes des sots faisaient en effet graver sur leurs monnaies leurs noms, des armoiries réelles ou supposées, la date de leur élection et parfois aussi des rébus ( j'y reviendrai) destinés à un peuple largement analphabète.

Au total leur monnaie ressemblait donc moins à la vraie (celle du roi) qu'à la fausse. Sans leur valoir le chaudron !

C'est en tout cas ce que l'on peut extrapoler de la principale découverte, faite à Amiens au début du 19 ème 
siècle, et qui a donné lieu à une première étude très complète par Marcel Rigollot en 1837 et à une seconde publication par Alfred Demailly en 1910, dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie.
 

L'historiographie ancienne a longtemps fantasmé sur ce qui pouvait se passer durant la fête des fous, privilégiant dans les sources les dénonciations par des clercs (Gerson, en Sorbonne, au début du 15 ème siècle) des excès de ces fêtes, présentées du coup comme potaches et contestataires, voire populaires, débauchées et païennes.

Mais les historiens plus récents (Max Harris, Sacred  Folly, a new history of the feast of the Fools, 2011) insistent davantage sur la participation de membres de l'institution ecclesiastique elle-même. Il semble bien que certains (évêques, abbés) finançaient au besoin la fête, la canalisaient aussi.

Une pièce ou méreau de la fête des fous d'Amiens en 1572 serait de nature, par sa qualité numismatique (et l'usage du cuivre plus onéreux que le plomb) à soutenir cette idée.



Voilà bien le type de débat qu'auront un jour les historiens sur l'attitude de l'institution vis à vis du bitcoin :
condamnation? mise en garde? participation de banquiers d'affaires? régulation? Dialogue ? 

Depuis des mois ne manquent pas les condamnations du bicoin, monnaie excitante pour les uns, dangereuse pour les autres car libre (comme on disait jadis avoir des moeurs libres). Pourtant, dans le même monde, certains se disent apparemment qu'il vaut mieux garder un oeil sur la chose. 

Voir ainsi Jacques Attali, qui n'est pas typiquement un marginal ni une personnalité de l'underground, sollicité par les promoteurs français du bitcoin comme guest star de la Conférence EuroBitcoin qui devait se tenir le 8 octobre laisse un peu perplexe. Jacques Attali a annoncé le futur depuis 40 ans, mais, comme Jules Verne qui n'avait pas vu l'ordinateur, il ne semble pas avoir vu venir le bitcoin. Nul ne songerait à lui en faire grief ; mais il est permis de penser qu'il appartient à un monde et à l'élite d'un monde où le besoin et le désir de relations peer to peer sont bien faibles. 

Le thème de son introduction, telle qu'elle était annoncée, était la monnaie peut elle être libre ? Gageons que geeks, développeurs, banquiers d'affaires et pontes de la finance ne mettent pas la même chose sous ce mot. Quant à Madame Parisot, également annoncée pour cette conférence (reportée) on sait ce qu'elle entend par liberté.

Mon sentiment est que pour imaginer toutes les potentialités d'une disruption majeure comme le bitcoin, il y a intérêt à regarder dans toutes les directions. Je pense que les monnaies crypto ont sans doute quelque chose à voir avec les innombrables "monnaies locales complémentaires", même si les tenants de celles-ci se méfient de celles-là (voir mon billet n°4).


Mais peut-être y a-t-il aussi quelque chose à apprendre du côté des pièces et billets de fête, dont on parle moins. Les monnaies pour rire n'ont jamais disparu. Ce sont des petits objets dont la valeur numismatique est faible, malgré des tirages souvent confidentiels En voici un du pays venu d'un pays où, a priori, n ne rigole pas avec l'argent, la suisse (Bâle en 1914).


Une constante : la coexistence de modèles qui singent la monnaie officielle et de modèles largement plus subversifs, comme celui du carnaval de Rennes, en 2014.