Qu'ont donc de particulières les affaires postales du Bailliwick of Guernsey, ce petit pays où les boîtes aux lettres portent bien les initiales du souverain anglais mais sont d'un bleu qui étonne le britannique en goguette, lequel ignore généralement que ces boîtes bleues sont plus anciennes que ses boites rouges à lui ?

Pendant longtemps, rien. Du temps des pêcheurs, avant les banquiers, on se servait ici des timbres anglais.

Contemn of the CrownEn 1940, vinrent les Allemands. Il y eut quelques tentatives de leurs parts de surmarquer les timbres mais ce mélange symbolique ne satisfaisait sans doute personne et de tels exemplaires sont rarissimes. Puisque de toutes façons les liens étaient coupés avec le reste du monde, il fallut organiser un service postal local. Il y eut des timbres de guerre, comme il y a parfois des monnaies de guerre. Curieusement, les occupants tolérèrent l'emblème local, les lions normands devenus anglais.

Guernsey occupation

L'ennemi reparti, on revint aux timbres anglais valides pour toutes les îles britanniques. Toutes ? Non ! On pouvait écrire de Guernsey à Jersey, à Londres, à l'île de Man ou à la plus boréales des Shetlands, voire aux deux "dépendances" du bailliage que sont les îles de Sark et Alderney (Aurigny) mais pas aux îlots voisins dont la Poste de Sa Majesté se désintéressait. Ceci suscita quelques initiatives locales et folkloriques.

A vrai dire une poste privée avait déjà fonctionné depuis 1925 sur Herm. Ce petit îlot-jardin de 2,5 km2 ( la plus petite île anglo-normande ouverte au public) était un peu désolé après l'occupation. Un homme le reprit à bail emphytéotique et s'employa à en exploiter le potentiel touristique. En 1949 il ouvrit un petit bureau de poste privé et émit des timbres qui payaient le port des lettres de la soixantaine d'habitants jusque'à Guernesey.

les timbres de l'île d'herk en 1949

Depuis Guernesey, on pouvait ensuite acheminer ce courrier de Herm vers le vaste monde, mais moyennant un timbre anglais. On trouve encore ainsi des correspondances à double timbrage, figure prophétique, à mes yeux, de la sidechain.

un double timbrage

Sur des îlots plus petits, où ne vivaient guère que de riches fantaisistes, on imagina d'en faire autant. Le propriétaire de l'îlot de Jethou (18 hectares, à 1 km au sud d'Herm) se lança dans l'émission philatélique vers 1960. Pour faire bonne mesure il imprima aussi des timbres pour ses "dépendances", deux rochers (Fauconnier et Crevichon) qui n'apparaissent guère que sur des cartes maritimes très précises !

Jethou et ses timbres de 1967

En 1967, le propriétaire de Lihou, un îlot encore plus petit (15 hectares) et pratiquement désert, de l'autre côté de Guernesey, émit des timbres dont le seul débouché devait être philatélique, même si on trouve des traces de double postage au départ de Lihou.

Double postage Lihou

En 1969 Guernesey acquit son indépendance postale, comme sa voisine Jersey. De manière significative, si le premier timbre de Jersey représentait un paysage local, à Guernesey on choisit une reproduction de carte montrant les "dépendances" du bailliage, puisque "dépendances" il y avait.

1969

Les émissions de Guernesey sonnèrent la fin de ces petits trafics et les émissions privées des îlots cessèrent.

En revanche il fallut satisfaire la Dame de Sark (car Sark est le seul endroit sur terre à conserver son régime féodal depuis le 16ème siècle) mais aussi l'orgueil d'Aurigny, dont les "Etats" (le nom du parlement local) prétendent à une ancienneté au moins aussi grande. On émit donc des timbres "Guernsey Sark" et "Guernsey Alderney".

Là, je penserais plutôt à des exemples primitifs de ''colored'' stamps...

Guernsey Sark 1962

Guernsey Alderney

On notera tout de suite que Sark avait choisi de faire figurer ses charmants paysages, tandis qu'Aurigny (dont les paysages sont plus tristes) rappelait fièrement qu'elle possédait un aéroport.

Des années plus tard, Sark n'a toujours qu'un petit bateau pour gagner Guernesey, mais la mention "Gernsey Sark" a disparu et le nom de l'île ne figure que sur la légende des images de certains timbres émis à son intention par la poste de Guernsey, comme celui-ci où figure le petit bateau :

Interislands

Tandis qu'au nord, un vent d'indépendance souffle sur Alderney. On en a parlé pour le bitcoin un temps, avant de devoir y renoncer, sous la pression de Guernesey d'ailleurs. Mais cela est vrai aussi en matière postale, avec des timbres, certes émis par les autorités postales de Guernesey, mais valables pour le monde entier au départ de la petite île. Regardez bien, sur la carte, on y voit très clairement l'aéroport, infrastructure permettant au besoin de de gagner Londres sans passer par Guernesey.

un timbre moderne d'Aurigny

Cette promenade dans la Manche suggère quelques comparaisons : une blockchain privée, conçue pour un objet spécifique, c'est le petit bateau, au mieux le petit avion.

Pour créer une monnaie, il faut avoir une communauté, d'où le bruit que font certaines alt-coins. Mais pour créer une poste, il faut avoir une infrastructure, la plus large et la plus ouverte possible sur le monde, car ce que vous vendez, finalement, c'est un droit d'accès à un réseau. Evidemment rien n'empêche d'imaginer de puissants consortiums privés : on en revient à mon billet sur la poste des Thurn und Taxis !

le trilander

Pour aller plus loin :

  • une étude bien intéressante sur Alderney : Gambling, Bitcoin, and the art of unorthodoxy par un universitaire australien, avec un long développement sur les émissions monétaires et postales des micro-Etats et des petites îles. A noter que d'autres"archipels postaux" existent dans le monde. J'ai parlé de celui de Guernsey parce que j'aime la Manche, mais aussi parce qu'Alderney a semblé un temps être un possible "territoire du bitcoin".