Pontifex apparait sur d'innombrables médailles, mais aussi, le plus souvent abrégé sous la forme PM pour Pontifex Maximus, sur de nombreuses monnaies émises par les papes dans leurs États (ci dessous à gauche par Innocent XII dans le Comtat Venaissin, au centre par Pie XII et à droite par Benoît XVI) et ceci jusqu'au précédent règne, le pape François, très méfiant avec les choses d'argent, ayant retiré jusqu'à son effigie des euros que l'État du Vatican est autorisé à battre.

D'Innocent XII à Benoit XVI

Je me souviens un jour d'avoir entendu un journaliste expliquer, pour tenir le micro durant une cérémonie au Vatican, que ce mot de pontife signifiait que le pape créait un pont entre le ciel et la terre. Comme quoi ils ne disent pas n'importe quoi uniquement quand il s'agit de cryptomonnaie... Car ce titre est, je l'ai déjà dit, repris de l'antiquité païenne et n'évoque que des ponts bien de ce monde.

Du premier pont de bois jeté sur le Tibre au 7ème siècle avant JC et dont ils assuraient la garde et l'entretien, les pontifes firent un symbole (enjamber un fleuve considéré comme sacré, reunir ses deux rives - relier et religion ont une racine commune) et ne cessèrent d'élargir leurs prérogatives parmi lesquelles on trouvera la fixation des jours fastes ou la conservation des archives. En -63 Jules César devint Souverain Pontife (et donc personnage sacré) et les empereurs qui le suivirent assumèrent eux aussi ce titre, que l'on retrouve sur de nombreuses monnaies antiques, soit sous forme d'abréviation (PM) soit sous forme d'attributs symboliques.

Auguste et Livie

Pourquoi parler des ponts ?

Parce qu'ils s'effondrent ! Un interlocuteur voulant, en juin dernier, me faire comprendre ce que la vérification formelle pouvait apporter à un smart contract me faisait remarquer que l'informatique supportait des bugs et crashes extrêmement fréquents et perçus comme inévitables (certes il n'y a pas mort d'homme, quoique...) alors que les ponts ne s'écroulaient pas. Si, lui dis-je, le viaduc de Gennevilliers. A l'époque, seuls les 200.00 conducteurs qui font la route de Pontoise à Paris par l'A15 en étaient conscients. Depuis l'épouvantable drame de Gênes, deux mois plus tard, le sujet est devenu majeur. Ce qui est stupéfiant c'est que deux rapports inquiétants datant de juillet 2018 n'ont évoqués qu'après le 14 août par la grande presse. Ce qui est significatif c'est que le journal de 20 heures de TF1 pouvait évoquer, le 18 août, la perte de confiance dans la parole de l'État quant à l'état des ponts. Et pas en Italie.

le viaduc de Gênes

Selon un rapport gouvernemental publié en juillet (voir sa synthèse ici) 30% des 12.000 ponts non gérés par des sociétés privées sur le réseau routier français nécessitent des réparations. Encore moins reluisant, 7% « présentent à terme un risque d'effondrement » . Soit environ 840 ouvrages. On ne parle pas ici de routes simplement mal entretenues (dont un autre rapport, un audit externe commandé par le ministère des transports et publié en juillet 2018, estime que 17% sont considérés comme gravement endommagés) ce qui peut occasionner quelques accidents mineurs. Non, il s'agit de ponts dont l'effondrement provoque des drames majeurs.

Alors, bien sûr, on va parler d'argent. On va dire qu'il n'y en a pas (sommes-nous plus pauvres que nos ancêtres qui ont construit ces ponts?) et on va dire que les français ne veulent plus payer d'impôts, d'autres vont dire qu'il faudrait peut-être sacrifier les opérations extérieures de la France plutôt que la sécurité des français dont on parle tant par ailleurs...

On va se renvoyer la chose entre État et collectivités territoriales, entre public et privé. Le pont de Gênes était exploité par une compagnie privé dont les responsables sont venus débiter des éléments de langage compassionels et n'ont pas été avares de leurs larmes de crocodile à la télévision pour faire oublier les dividendes généreusement versés la veille encore. On repense aux courbettes japonaises après Fukushima.

Or les impôts comme les péages augmentent, sans compter les contraventions. La lecture de tous ces rapports est donc un peu dure à avaler. Les chiffres cités sont trop importants, les dates des rapports sont trop anciennes, pour qu'il ne s'agisse que d'une lamentable imprévoyance ponctuelle. Tout cela donne à réfléchir de manière systématique.

Une infrastructure, à défaut d'avoir un caractère sacré au sens des Romains, doit être entretenue. Ce qui veut dire qu'elle doit avoir un budget d'entretien qui, lui, devrait être sacré.

Et c'est le faible des organisations centralisées. Il y a toujours un ministre pour couper le ruban d'un nouveau pont. Et même dans le privé, il y a toujours un grand patron pour inaugurer le nouveau bâtiment. La route ou le tronçon ferroviaire que vous jugez aujourd'hui dangereux, son inauguration a jadis fait la « une » des journaux. Quand vous faites la queue à la poste, à la gare ou au supermarché, il y a toujours au moins 2 guichets fermés pour un ouvert, 2 caisses sans caissière pour une qui fonctionne. Tout cela a été inauguré jadis « en grande pompe » mais fonctionne ensuite « à petit budget ».

J'y pense à chaque fois que je lis que tel ou tel pays va lancer sa blockchain souveraine. Les sites les plus simples de l'Administration française sont déjà vérolés d'erreurs 404, qui peut me faire croire que ces gens-là maintiendront une blockchain au-delà de la prochaine mode, de la prochaine alternance, de la prochaine lubie politique, de la prochaine austérité budgétaire ?

signe de pisteJ'y pense à chaque fois qu'on me vante une blockchain consortiale : le consortium finira comme les précédents, au mieux dans l'indifférence, au pire dans une rixe (on dit fusac ou encore restructuration mais en gros c'est l'idée). Les dernières nouvelles de R3 ne laisse pas penser qu'il atteindra le prochain siècle.

J'y pense à chaque fois qu'on me dit que telle ou telle entreprise du CAC 40 annonce « sa » blockchain. Elle finira comme le réseau du bi-bop que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre, mais dont (par quelque narquois miracle) les autocollants ont seuls résisté à la débacle et peuvent encore être repérés (si on a le goût de l'archéologie en milieu urbain) plus de 20 ans après la fin. Un jour viendra où on les prendra pour quelques signes de piste sur un chemin de grande randonnée citadine.

Il reste qu'il incombe à la communauté Bitcoin (et à quelques autres assez sérieuses pour s'en soucier aussi) d'entretenir leur infrastructure commune. Avec un coût (le minage) et un prix (le cours du jeton assurant la rémunération du minage). L'actualité de 2018 nous a permis d'y réfléchir, et pas seulement en nous rassurant sur le fait que la difficulté se réajuste ; la baisse de la rentabilité induisant la mise à l'arrêt de millions d'Asic, il y a au minimum des hauts et des bas dans la « garde » de Bitcoin. On lira avec profit les réflexions du mineur Sébastien Gouspillou ici. Le fork récent dans la secte du fork de l'an passé donne aussi à penser.

Blockchain et Pont au Diable

Nos ancêtres faisaient donc bénir les ponts, comme bien d'autres choses dont dépendaient leur salut, leur prospérité et leur vie quotidienne. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que, malgré ces bénédictions, plusieurs ponts charriaient une légende sulfureuse pour parler comme la télévision. Avaient-ils vraiment été construits de main d'homme, ou devait-on les ouvrages les plus hardis à ... d'inavouables architectes ? Trop malin pour être honnête?

On trouve des ponts attribués au diable un peu partout, et à toutes les époques. Parfois la légende antique ne l'est pas tant que cela, comme à Mercus-Garrabet dont le pont ne daterait que du 19ème et serait dû à un diable polytechnicien !

le Pont au Diable de Mercus

Sans doute les braves gens savaient-ils que tel pont avait été construit par tel ou tel seigneur, à une époque ancienne. ou bien par tel préfet et ses ingénieurs. Mais les ponts du diable sont souvent frappants par leur beauté, leur hardiesse ou encore par leur importance stratégique. Ce petit plus, que nous attribuerions au génie, il fallait l'expliquer. Parfois aussi ces ponts du diable avaient été érigées dans des circonstances exceptionnelles. Ce petit plus que nous attribuerions au hasard, il fallait le dompter. Le diable étant éternel, lui, n'était sans doute pas de trop pour assurer la pérennité de l'ouvrage. Il y a trop de « ponts du diable » ( il y en aurait 49 en France, 11 en Italie, 8 en Gtande-Bretagne...) pour que - comme je le suggérais des rapports officiels - cela ne fasse pas signe vers quelque chose.

Finalement, Bitcoin n'est sans doute sulfureux que parce qu'il est malin, intelligent et hardi. A nous de l'entretenir.

le diable en rit

l'argent est une infrastructure