96 - Objective Thune, le cheminement

Tintin et Bitcoin, deux passions artificiellement réunies, ou deux angles d'approche d'une même réalité ? rencontre

Pour reprendre les mots de Philippe Ratte, avec qui je publie dans quelques jours une étude décalée, « l’idée est que les deux angles éclairent un même objet obscur, que leur rapprochement met en évidence. Ainsi l’interférence entre les ondes légèrement décalées d’un laser frappant un même objet permet-elle d’en tirer l’hologramme».

Je ne vais pas ici défraichir le sujet ni répéter sa présentation. La souscription est en cours et ne durera pas longtemps ! Les moins dégourdis peuvent écrire ici objectivethune@protonmail.com

Il ne s'agit pas, malgré ce qui a pu être dit ou écrit, d'une « nouvelle aventure de Tintin », même si l'éditeur a voulu lui en donner le format. Il s'agit moins encore d'une parodie ; et si l'humour n'est je l'espère jamais absent, il cible bien davantage les forteresses de la finance que l'aimable gentilhommière de Moulinsart.

Ce que je veux aborder ici, à l'occasion de mon « billet de Noël », c'est en réalité ma vie avec Tintin. J'avoue que je détourne les vignettes de Hergé, presque toujours en en changeant le texte autant que le contexte, depuis des décennies.

Je crois avoir commencé en hypokhâgne. Notre professeur de philosophie, l'impressionnant Monsieur Barnoin, nous avait, je ne sais plus à quel propos, vivement rappelé une injonction de Brecht enjoignant au spectateur de ne pas se laisser berner au théâtre. Je n'ai jamais retrouvé cette phrase de Brecht, qui a bien pu la prononcer ou l'écrire tant il parlait souvent de chapeau. Qu'importe, j'inaugurai ma carrière un jour de concours blanc, en respectant le commandement (considérer d'un œil investigateur et critique l'événement, fût-il un cours de philo) avec un détournement de deux strips, scotché à côté du tableau noir avant l'arrivée du Maître :

mon premier détournement

À l'époque, il n'existait pas de police Tintin, et pour rester crédible il fallait découper des caractères un par un, comme pour une lettre anonyme. Bien sûr aussi, il fallait se contenter d'une photocopie en noir et blanc sur papier thermique. Je pense donc que j'ai dû me limiter à modifier les deux premières bulles, avec un texte qui devait ressembler à Alors, bande de petits scribouillards, essayez donc de viser juste pour une fois ... Monsieur Barnoin regarda, sourit. Je pense qu'il devina que c'était moi, mais il n'était guère du genre à s'épancher. Et puis il m'avait rendu peu de temps auparavant une copie avec ce jugement un peu hautain : « C'est bien, mais si la métaphysique transcendantale n'existait pas, cela n'empêcherait pas Monsieur Favier de dormir ».

Je n'ai jamais pu le démentir sur ce point. En revanche, j'ai poursuivi avec Tintin. En master d'égypto, ma vie semblait tracée, avec l'ambition de succéder au professeur Philémon Siclone. Le premier personnage des Aventures à devenir fou, quand même...

Au tout début des années 80, venait d'ouvrir dans le quartier Beaubourg le merveilleux Centre Wallonie-Bruxelles. À l'occasion d'une exposition, j'eus l'occasion de rencontrer Hergé. Je me ruai vers la boutique, y rachetai les Cigares, plaçai sur la page de garde ma carte de membre cotisant de la Fondation Égyptologique Reine Elisabeth et obtins comme cela, à l'arrache, un autographe que j'ai précieusement conservé.

dédicace_hergé

Dans les couloirs de la rue d'Ulm, puis dans mes correspondances amicales ou familiales, Tintin toujours revint à la rescousse quand je cherchais l'inspiration. Il devait me suivre dans les inévitables ''Aventures"" de ma propre vie. M'abandonnera-t-il à 77 ans ?

la licorne 1En 2013, je découvris Bitcoin. Il ne me fallut pas plus de six mois pour comprendre qu'il était là avant moi. Comme je l'écris dans Objective Thune, «tout l’avenir est dans Tintin, et comme chez Nostradamus tout finit par se révéler. Si Tintin a marché sur la lune longtemps avant Armstrong, Tournesol a dû pressentir Bitcoin bien avant Satoshi Nakamoto».

C'est d'abord dans le cycle de la Licorne que je pressentis la convergence des indices et redécouvris le trésor de Nakamoto, en publiant mon 5ème billet sur ce blog.

Je suis revenu avec Tintin sur divers aspects de la révolution des monnaies décentralisées, finissant par crer ici une catégorie à part, semant aussi quelques vignettes détournées sur bitcoin.fr.

La Licorne et le Soleil royalVint l'organisation de l'évènement Bitcoin Pluribus Impar à Normale Sup. L'apprenti Philémon revenait-il en Rastapopoulos Crypto ? Le titre donné cette journée permettait un adroit détournement des fantasmes régaliens, le Soleil Royal étant comme chacun sait fort proche de La Licorne en apparence comme dans la sous-marine circulation de l'inconscient.

J'avais, grâce à Adli Takkal Bataille, repris contact avec Philippe Ratte, qui avait été jadis mon tuteur dans la préparation de l'agrégation, et qui venait de publier Tintin et l'accès à soi. Il accepta de venir présenter quelques idées durant l'événement (sa conférence a été enregistrée ici) et accepta ensuite à plusieurs occasions de revenir au Repas du Coin, se prenant à ce jeu qu'est au fond Bitcoin.

C'est ainsi que se forma à partir du premier Repas organisé à Liège en fin 2018, et grâce à l'incroyable audace et dynamisme de Lionel, notre éditeur suisse, le projet d'un livre revenant sur les convergences entre Tintin et Bitcoin.

La position de la Fondation Moulinsart est connue depuis longtemps: c'est niet à peu près à toute demande d'utilisation de la moindre vignette. Comment faire ?

LouiIl n'était, de toutes façons, nullement question pour nous de ne pas produire un contenu en tout point original. Décision fut prise de faire appel à un artiste, qui réinterprèterait et adapterait, pour faire jaillir du sens en décalant le trait et le propos.

Emblématique de notre volonté fut l'idée de remplacer le brave Milou par Loumi, une sorte de Shiba Inu qui constitue un hommage transparent à l'humour potache que l'on retrouve chez les cryptos comme... chez les normaliens.

On nous a mis en garde : les héritiers défendent jalousement leur bien. C'est fort légitime. Il ne nous viendrait pas à l'esprit de photocopier le bien d'autrui. Mais, détenteurs des « droits moraux » ils estiment également contrôler, et dans la pratique interdire, toute référence à l'oeuvre. Or il existe un droit de citation qui permet, du vivant même d'un auteur, de lui emprunter de quoi illustrer un propos. Parler d'une oeuvre littéraire, d'un personnage littéraire avant le 75ème anniversaire du trépas de l'auteur n'est pas un tabou. Enfin il existe un droit particulier, dans le cas des images, qui est l'exception de parodie, permettant non seulement la parodie, mais aussi le pastiche et la caricature, compte tenu des lois du genre, lorsque le but poursuivi est de faire sourire ou rire, sans pour autant chercher à nuire à l’auteur.

Il est clair que le but poursuivi par Philippe et moi, avec le crayon et l'aquarelle de Pamina, n'a jamais et à aucun moment été de nuire ni à la mémoire de Hergé, ni à la réputation de Tintin. Nous traçons des axes de symétrie, que l'on pourra juger anachroniques - c'est assumé - mais qui n'ont rien de polémique ou d'injurieux. Nous sommes, tous quatre, avec l'éditeur, de grands admirateurs du petit reporter.

Comme toute oeuvre de l'esprit, celle d'Hergé a un avant et un après. Hergé lui-même « cite » allègrement. Il est même un maître du clin d'oeil et n'a jamais attendu 75 ans pour ce faire !

Un ouvrage pour entrer dans le studio de Georges RémiLes intéressants ouvrages de Jean-Loup de la Batelière détaillant Comment Hergé a créé... permettent de s'en faire une idée. Pour en rester au Secret de la Licorne (1942-1943) on y croise l'image d'une Ford V8 de 1937, maints détails d'illustrations tirés directement de L'art de la mer d'André Berqueman publié en 1942 (et qui apparait dans la bibliothèque de Monsieur Sakharine, c'est à dire ... d'un voleur !). Jules Verne (1828-1905) s'est vu emprunter bien des choses, notamment des Enfants du Capitaine Grant (les trois documents superposés) ou de Seconde Patrie publié en 1897 (la Licorne elle-même).

Le pirate Lerouge apparaît en 1941 dans The Captain from Connecticut de Horatio Hornblower, à qui l'on doit un récit de la scène d'abordage qui a dû faire forte impression à Hergé. Dans Le Trésor... le plan du Sirius provient du numéro 168 de la revue De Wandelaer de décembre 1936, les emprunts aux illustrations de L'Encyclopédie Larousse de 1926 sont innombrables pour toutes les antiquités des frères Loiseau et les mésaventures des scaphandriers sont largement inspirées de la littérature populaire du temps ou de films comme The Balloonatic de Buster Keaton datant de 1923.

Qui en ferait grief à Hergé ? le monde de l'esprit se nourrit de lui-même. En visitant récemment l'exposition Le monde d'Hergé présentée à la Mairie de Levallois-Perret j'ai été frappé soudain par l'abime qui sépare le travail d'Hergé, un art populaire, vivant, dont on sent l'élaboration, les hésitations, les progrès (et les erreurs, parfois) de l'imagerie stérilisée vendue à la boutique souvenir. Jamais, en réalité, l'art d'Hergé n'a réellement ressemblé à ces cartes postales aux couleurs presque laquées auxquelles se résumerait aujourd'hui l'oeuvre autorisée.

Même la Lune d'Hergé, dont la couverture de notre Objective Thune évoque une vignette célèbre, la voici dans sa première vérité, non dénuée d'emprunt à Georges Méliès mort 6 ans plus tôt seulement :

To the Moon 1942

Ce n'est certes pas momifié ou conservé sous cellophane que Hergé peut défier le temps.

du Dieweg au Musée

Commentaires

1. Le dimanche 22 décembre 2019, 16:30 par Hubert de Vauplane

Cher Jacques,

Quel plaisir de lire sous votre plume alerte toutes ces références à Tintin ! il faudra demander à Albert Algoud dans une nouvelle édition de son Dictionnaire amoureux de Tintin d'ajouter une rubrique au Bitcoin !
Votre billet me fait penser à une conférence il y a quelques années aux Bernardins avec J.L Marion et R. Brague intitulé "Tintin Reporter dans les coulisses du Vatican" où ces professeurs réputés et distingués se livrèrent à une analyse métaphysique de l'oeuvre d'Hergé; un peu comme vous semblez vouloir faire dans votre nouveau livre Objectif Thune et l'idée que "Tournesol a dû pressentir Bitcoin bien avant Satoshi Nakamoto». Hâte de vous lire ! Dommage que le livre ne soit pas disponible pour mon soulier au pied du sapin et de la crèche !
Joyeux Noël et bonne année
Hubert

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