La réfutation a déjà été faite d'une comparaison trop savante pour être honnête : car qui se soucie vraiment de ce qui se passait à Amsterdam du temps des moulins et de la Compagnie des Indes Orientales?

Dès 2013, un article de Bitcoin Magazine a critiqué formellement le parallèle. Depuis lors, celui-ci étant réitéré par l'establishment à chaque record ou à chaque hausse sensible de Bitcoin, il devient risible: la crise de la tulipe est un événement non réitéré. Elle ne peut expliquer Bitcoin à la fois en 2013, en 2015, en 2016, en 2017. Bloomberg vient de publier un article expliquant comment Dimon se trompe.

Quoique infiniment hasardeuses, des superpositions de courbes grossièrement effectuées par certaines publications ratent le point essentiel : la courbe de Bitcoin peut, elle, être rendue significative sur long terme une fois tracée sur une échelle semi-logarithmique où la crise actuelle n'apparaît pas forcément comme la plus profonde. La loi de Metcalfe s'applique en tendance à Bitcoin, non aux tulipes. Accessoirement donc la courbe du prix des tulipes n'a jamais connu de nouveau pic. S'il est vrai que celui de Bitcoin peut dévisser de 25% et bien plus en quelques jours (des crises d'adolescence d'un objet encore jeune ?) tous les précédents krachs ont été gommés en quelques mois. Voyez le tableau qui pourra effrayer les coeurs mal accrochés mais qui ne ressemble pas à l'affaire des tulipes.

Venons-en à la comparaison historique et inscrivons la dans sa propre histoire.
Dès 2006 (avant Bitcoin!) un économiste de l'UCLA avait rappelé, dans un article publié par la revue Public Choice The tulipmania: Fact or artifact? qu'il s'agissait, en fait de fleur, d'un marronnier toujours fleuri. Le premier apport de Earl A. Thomson (1938-2010) dans cet article est de reprendre le récit mythologique qui fonde cette histoire de tulipe, et d'en revenir à la réalité historique, sur fond de Guerre de Trente Ans, et à son contexte juridique, qui tient de la manœuvre maladroite sur un marché immature.

L'histoire de la tulipe telle qu'on la raconte avec une assurance hautaine, n'est en réalité pas même une fable d'économiste. Elle provient d'un certain Charles Mackay (1787-1857) journaliste, écrivain et poète écossais, principalement connu pour quelques chansons et pour son livre Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds publié en 1841.

Popular delusions and the madness of crowds

Un livre qui vise la folie de la foule (thème typique du siècle qui suit la révolution française! ) et qui sollicite largement les anecdotes utilisées. Car il ne semble pas qu'il y ait eu «folie» et moins encore « foule » dans l'affaire qui secoua un peu Amsterdam en 1637. Seulement, réputer que l'homme de la rue est idiot et dénoncer l'aveuglement des foules, c'était si élégant au 19ème siècle...

Mackay n'a pas fait ce qui pourrait être qualifié de recherche historique critique. Il a recopié des pamphlets de religieux calvinistes qui, au 17ème siècle, voyaient d'un fort méchant oeil le développement de l'économie de marché. Au passage, cela va à l'encontre d'un autre poncif, celui qui oppose le protestantisme capitaliste au catholicisme ennemi de l'argent. Le discours moral contre cette spéculation inspira Breughel le Jeune qui dans sa Satire de la Tulipomania peinte en 1640 représenta les acheteurs de tulipes comme des singes. Une métaphore que les bitcoineurs n'ont pas encore eue à endurer...

Brueghel le Jeune, Satire de la Tulipomanie, 1640

Que s'est-il réellement passé ? La spéculation fut loin de ne porter que sur la tulipe. Si c'est celle-ci que les prédicateurs calvinistes, et Mackay à leur suite, ont cru devoir immortaliser, c'est que la focalisation sur cet objet marginal leur permettait de ne pas dénoncer la spéculation en soi, qui portait tout aussi bien sur le blé. On retrouve cela aujourd'hui dans un discours dénonçant la spéculation sur Bitcoin tenu fort doctement par des gens qui trafiquent de tout du soir au matin.

De même l'emballement de 1637 fut loin d'être le fait de « la foule » comme le dit Mackay en suivant son idée et non les faits. Il fut tout au contraire bien circonscrit dans un milieu de marchands avisés. A partir de 1634, les Français s'étaient mis à aimer les tulipes et à en commander beaucoup. Plantées à l'automne, les fleurs n'étaient livrables qu'au printemps. Ceci favorisa fort naturellement l'apparition d'un marché d'options, lesquelles étaient à l'époque fort simples : versement d'une prime donnant le droit (non l'obligation) d'acheter à terme à prix fixé. C'est ce marché qui s'est emballé, avec une hausse du sous-jacent de l'ordre de 5900%, jusqu'à son éclatement le 6 février 1637.

Il n'y a pas eu de « crise financière » contrairement à ce qui se répète par copier-coller. Personne n'était tenu de lever les options. Je cite l'étude de Thomson : la crise fut «an artifact created by an implicit conversion of ordinary futures contracts into option contracts in an imperfectly successful attempt by Dutch futures buyers and public officials to bail themselves out of previously incurred speculative losses in the impressively price-efficient, fundamentally driven, market for Dutch tulip contracts (...). The “tulipmania” was simply a period during which the prices in futures contracts had been legally, albeit temporarily, converted into options exercise prices».

Le plus drôle, c'est qu'il revint en effet au pouvoir politique de clore l'incident. Une chose que nul n'aime évoquer, mais qui ne fut pas une exception dans la riche histoire des marchés officiels.

Allez... une petite scène culte bien française pour oublier Amsterdam et ses tulipes : Le sucre (1978) avec ici Claude Piéplu, Gérard Depardieu et Jean Carmet. Une histoire vraie (1974) sans le moindre soupçon de cryptographie, mais avec des cours multipliés par 50 sur un marché réglementé...

Malséant de rappeler cette vieille histoire ? Si Bitcoin s'effondrait, l'État ne paierait rien. Pas de « risque systémique ». Voilà une différence notable avec toutes les tulipes, sucres, subprimes et autres spéculations nées au cœur du système et non en ses marges ou dans des cercles alternatifs.

Je ne voudrais pas en rester là. Quelque comiques que soient les menaces du patron de Morgan promettant de virer ses traders s'ils touchent à Bitcoin alors même que sa banque s'affiche parmi les plus gros acheteurs d'Exchange Traded Notes sur Bitcoin (lire ici) et dépose demande sur demande pour breveter par petits bouts la blockchain (qui ne lui appartient point) et forger un bitcoin-privé, ses gesticulations ne disent rien de plus que ce que chacun sait déjà de ces gens-là.

Sans doute ont-ils lu l'étude de Earl Thomson, suivi sa démonstration historique, compris les explications mathématiques sur l'évolution du prix des options de tulipes. Ils ne sont pas (tous) grossièrement incultes. Là n'est pas le problème.

Ce qui est bien plus écoeurant, c'est que leur « Sermon sur la Tulipe » devrait viser au cœur le capitalisme contemporain bien davantage que Bitcoin.

Dans son livre publié en 2013 Le trésor Perdu de la Finance Folle, Jean-Joseph Goux revient sur ce qu'il avait préalablement appelé « l'esthétisation de l'économie politique », ou la « frivolité de la valeur » au siècle des Lumières, annonçant selon lui le capitalisme post-moderne où la subjectivité du consommateur est la source prédominante du prix.

Goux et VoltaireConte pour conte, celui de Voltaire intitulé justement Le monde comme il va est bien plus digne d'intérêt que celui forgé par Mackay sous des oripeaux d'histoire économique. On y voit comment, dans une ville imaginaire qui ne peut être que Paris, le visiteur achète tout ce qu'il lui plait « beaucoup plus cher que ce qu'il valait » à un marchand parfaitement honnête, cependant, puisqu'il lui rend plus tard la bourse qu'il avait oublié par mégarde. Écoutons donc plutôt le marchand de colifichets du conte de Voltaire: « Si dans six mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas même ce dixième. Mais rien n'est plus juste ; c'est la fantaisie des hommes qui met le prix à ces choses frivoles ».

aliénéDe sorte que la grande question, en matière de tulipes, pourrait bien s'énoncer de la façon suivante : l'iPhone X, même doté de 256 Go, vaut-il réellement 0,42 bitcoin ? La Rolex Oyster Perpetual Date en acier vaut-elle bien 1 bitcoin ? Le sac Hermès Kelly de 30 cm vaut-il vraiment 1,34 bitcoin ?

Non, bien sûr? Eh bien les prix vont baisser. En bitcoin.

De qui se moque-t-on ici ? De nous tous, même de ceux qui ont « raté leur vie » comme disait Monsieur Séguela et n'ont pas accès à ce demi-luxe. Nous sommes maintenant dans un monde où les pâtes à tartiner sont en édition limitée, où les bouteilles de soda ont des séries collectors, de façon à ce que rien ne soit relié à une valeur d'usage mesurable, mais que tout soit tulipe dans nos supermarchés de périphérie urbaine.

J'ai évité jusqu'ici le jeu de mots sur bulle et bulbe, je ne résite pas au plaisir de suggérer cette réponse aux prophètes à tulipes: « mêlez vous de vos oignons, nous prenons soin des nôtres ».

Pour aller plus loin sur les tulipes et sur Bitcoin :

Quelques choses amusantes sur la spéculation (hors tulipes) :