Voici donc du jus de crane, extrêmement bien présenté, mis en page, animé de schémas et d’infographies bienvenues. Seule la couverture laisse un peu à redire avec ses teintes battledress et une sorte de Rubik’s Cube flottant en apesanteur et qui ne colle guère au sujet. Le puriste regrettera aussi que, dès l’introduction, les auteurs n’aient pas tout à fait résisté à parler de « la Blockchain », même si l’on perçoit immédiatement de leur part que l’indétermination de la chose les gêne et qu’ils placent Bitcoin non seulement à l’origine mais pour reprendre leur propre mot, à l’épicentre. Ce qui engage à poursuivre.

La première partie commence avec une réflexion historique, ce qui ne peut que me séduire. Comme Adli Takkal Bataille et moi l’avions fait, les auteurs renvoient « la compréhension technique des objets technologiques » après leur compréhension conceptuelle, utilitaire, mais surtout leur mise en perspective. Le constat est lucide : notre monde est encore vertical, centralisé, et la monnaie est l’« avatar le plus représentatif de la capacité des hommes à créer des mondes intersubjectif ». Le lecteur a l’assurance que monnaie et paiement ne seront pas escamotés comme on le faisait il y a quelques années au profit d'amusements mondains sans conséquences.

Ceux qui me suivent n’en seront pas surpris : je suis moins séduit par l’angle très libéral faisant de la transaction l’atome de la chimie historique et du commerce l’origine et le moteur de la civilisation. L’appareil d’Etat apparait par simple nécessité sans que les dieux n’y soient pour rien et n’apportent leur poids de symbole, de foi (de peur ?) à ce que la monnaie aura de poids d’or. De même le choix de l’or n’est ici implicitement attribué qu’à sa commodité, l’électrum semblant être choisi comme le coquillage ailleurs, parce qu’on le trouve en se baissant. Et curieusement la phase symbolique arriverait lorsque le poids d’or s’allège (quand la valeur intrinsèque baisse) : c’est un peu confondre, je le crains, la dimension symbolique (que je placerais, pour moi, à l’origine) et la dimension policière.

Bel exposé de l’invention de la comptabilité et de la banque moderne. Sans doute la référence à Jacques Attali aurait-elle pu être évitée. L’établissement de la banque centrale est présentée par l’exemple anglais, ce qui doit donner à réfléchir : si ce sont les orfèvres qui « paradoxalement » sont à la manœuvre, c’est que l’or est toujours là, ne fût-ce qu’en creux. De même du pouvoir royal qui dans la présentation ne réapparait pour ainsi dire qu’en note en bas de page, au sujet d’une « réappropriation ». Pareillement l’exemple suédois (la première banque centrale n’est pas anglaise, et son créateur fut condamné à mort pour escroquerie, il est toujours plaisant de le rappeler) se retrouve aussi en bas de page en ce qu’il contredit sans doute un récit très « free banking » auquel, pour ma part, j’ai toujours quelque mal à adhérer. Je retrouve en revanche les auteurs sur leur double constat : payer sur une blockchain est en continuité technologique du point de vue pratique, en rupture symbolique et politique totale.

Oui, c’est une innovation destructrice (il suffit d’entendre les oratrices vedettes de la Banque de France pour le sentir) et ce qu’elle crée ne se contente pas de ripoliner l’ancien. D’où cris et convulsions. Les auteurs sans employer l’expression soulignent le biais (l’aveuglement) identitaire des macro-économistes, et ils ont bien raison de souligner aussi l’idéologisation des bitcoineurs, de rappeler que Bitcoin n’est pas une innovation définalisée.

On en vient à la seconde partie, le questionnement philosophique. Il s’articule ici d’abord sur le mot même de Blockchain (peut-être aurait-il fallu alors, rappeler que ce mot n’appartient ni au vocabulaire des créateurs ni au white paper) mis en regard de toute la symbolique commune des chaînes. L’exposé sur la confiance (et sur l’auctoritas, pour l’appeler par son nom) rappelle que Bitcoin est trustless et n’instaure pas une autre forme de confiance comme on le lit parfois. Les auteurs (ou les lecteurs qu’ils ciblent ?) sont bien plus libéraux qu’anarchistes et cela se voit à ce que le mot libéral n’apparaît jamais (les présupposés libéraux sont tout pragmatiques, c’est bien connu, et sans aucune mauvaise graisse idéologique) alors que le mot anarchiste revient assez fréquemment. Mais leur exposé n’élude pas le problème de l’hyper-contrôle contemporain. En revanche, n’étant sans doute guère anarchistes eux-mêmes, ils semblent percevoir ce qui ressort de refus de l’autorité et de la surveillance mieux que ce qui relève toujours d'une pensée de l’ordre. Un ordre sans autorité, est-ce donc un paradoxe insurmontable ?

Mémorial en Guadeloupe

On pourrait suggérer aux auteurs que ce ne sont pas les anarchistes qui pensent aujourd’hui l’Etat comme un panopticon de Bentham : ce sont les ministres. Mais surtout que le « paradoxe fondamental » qu’ils croient discerner entre refus de la surveillance et exigence de la transparence (elle est tout de même limitée par le pseudonymat !) gagnerait à être enrichi par des notions d’axes, vertical pour l’une, horizontale pour l’autre. Les auteurs évoquent dans la conclusion l'affaire Cambridge Analytica. J'ajouterais pour moi que la surveillance par des caméras perchées sur mât produit des images réservées aux autorités ; la transparence provient des images prises au ras du sol et diffusées en réseau. Les notes des sites de vente en ligne nous ont accoutumés à la chose bien avant la Blockchain. L’utilisateur de Bitcoin n’a peut-être pas en tête ce que Pierre Boutang suppose des distinctions qualitatives. Pour user de références plus simples je dirais pour ma part que, mobilis in mobili, le bitcoineur n’est pas forcément comme Nemo, en situation de guerre. Il veut peut-être juste qu’on lui fiche la paix.

J’ai donc quelque mal à suivre tous les paradoxes que soulèverait la philosophie attribuée par les auteurs à la Blockchain : sacraliser la liberté en niant la liberté de choix, opposer la liberté de l’anonymat et la liberté de volonté… À un moment (primum vivere) je me dis que « l’exercice souverain de ma volonté personnelle » n’est pas plus saillant quand je paye comme ci que comme ça, et que « la perte d’intérêt envers les différences individuelles » n’est guère combattue par l’abondante moisson de data que ma vie quotidienne suscite. Oui, la blockchain est conçue pour éviter la fraude : mais ma souveraineté personnelle ne s’étend pas au droit de frauder. L’autorité ne « change pas de nature » : Bitcoin, encore une fois, c’est l’ordre sans autorité. En revanche je rejoins les auteurs sur le smart contract, entre réserves et restrictions, sans insulter l’avenir pour autant.

Le livre pose ensuite la question de savoir ce que la technologie des blockchains « actualise » ou non. Utile décapage, car bien des écoles sont aujourd’hui quelque peu en position d’OPA sur la blockchain : on cite donc à ce niveau Rothbard (mais les anarcho-capitalistes maintiennent la place du droit et de la législation) ou Friedman (mais celui-ci aussi se maintient dans la sphère libérale, sinon démocratique comme l’écrivent les auteurs). Les auteurs ont raison : que l’ennemi (l’Etat, etc) soit commun n’impliquent pas que les principes le soient. A cet égard, oui, la place faite au code ou au droit est un bon tracé de frontière. Utile rappel de ce que Lessing entendait par sa célèbre formule. Il faut donc « inventer de nouvelles manières de questionner la singularité de la technologie Blockchain » plutôt que d’en rester aux formules déroutantes épinglées par les auteurs, comme l’idée que cette technologie doit accompagner le droit ou offrir de la transparence au gouvernement ! Oui, « cette technologie nous impose bien davantage de redéfinir la place du monde humain dans le monde contemporain ». Que les auteurs le fassent d’une façon différente de celle dont j’aurais tendance à user ne retire rien à la pertinence de leur démarche.

pays baltes 1991

La troisième partie présente la blockchain comme une réponse technique à un problème économique. Et pose la question centrale : pourquoi l’infrastructure et la technologie d’Internet (bien exposées) n’ont-elles pas permis de faire émerger une monnaie décentralisée ? C’est au vrai la question que se posait Marc Andreessen : « je me suis toujours demandé ce qui se serait passé si l’on avait fourni dès le début une solution de paiement en un seul clic intégré au navigateur » ce qui l’amenait à conclure : « Avec Bitcoin, on a enfin trouvé cet Internet de la Monnaie ». À quoi les auteurs répondent en conclusion «la Blockchain est d'une certaine manière ce qu'Internet aurait dû être ». On ne peut que leur donner raison, même s'il n'apparait pas nécessaire ici non plus de citer Attali qui s'est d'ailleurs plutôt trompé sur ce point.

Le livre suit donc opportunément un fil (les contraintes et les limites d’Internet) pour présenter une à une (hash, P2P, PoW, clés asymétriques...) les solutions assemblées par Nakamoto, qui apparaissent ainsi dans leur logique forte et leur nécessité conceptuelle.

La présentation d’Ethereum a retenu mon attention. Souvent expédiée par des mantras (il suffit d’ajouter 2.0 pour faire boire n’importe quel Canada Dry !) elle est ici explicitée de façon simple mais convaincante, en commençant par la « notion d’état », avant d’aborder Turing. Le token est présenté à la fin du chapitre, mais à fois dans sa centralité et dans son caractère indispensable, quitte à critiquer (certes en note de bas de page) les imprécations de Jean Tirol. En somme le chapitre s’achève en inversant ce que son titre énonçait de la blockchain : bitcoin n’est-il, lui, pas une solution financière à une difficulté technique ?

La quatrième partie entend jauger l’économie issue de cette révolution à l’aune des théories économiques. On peut juger que la production universitaire sur les cryptonomics est un peu récente et manque donc tant de recul que d’exemples concrets, d’autant qu’il est chez certains auteurs de bon ton d’ignorer la seule mise en œuvre sérieuse pour faire joujou avec de simples PoC. Mais il est intéressant de suivre les auteurs tandis qu'ils examinent la chose au regard des équilibres de Walras ou Pareto, et montrent qu’une blockchain peut abaisser les barrières à l’entrée ou réduire l’asymétrie d’information. Ici je ne peux résister au plaisir d’une digression : l’asymétrie d’information est exactement ce que combat ailleurs Wikileaks, dont le bitcoin a permis de pérenniser le financement. Ce n’est pas un hasard.

Royal Grammar School

Le bitcoin apparaît alors, mis en lumière par la théorie des jeux et le mechanism design, non comme un outil purement technique (facilement récupérable par une Banque centrale) ou comme un gadget anarchiste (dont une blockchain convenable pourrait se passer) mais comme une solution brillante garantissant la soutenabilité de son système autorégulé. Tout cela est (pp. 125 sqq) particulièrement bien présenté tout en restant très compréhensible techniquement à la différence des pages suivantes, où la présentation de l’intérêt à miner se fait avec un certain luxe d’équations.

Au-delà du bitcoin, le token (présenté à raison comme droit d’entrée sur un réseau dont il est la seule métrique) ne saurait, disent les auteurs, être opposé à la technologie « comme certains le font parfois dans le débat public » au risque d’imaginer finalement un retour à une forme de troc autour de BDD.

La valorisation, sans précédent dans l’histoire, d’actifs immatériels déconnectés d’une entreprise signe-t-elle la fin de l’entreprise, une nouvelle forme de gouvernance ? Ces questions qui ne sont pas badines valent au lecteur un intéressant détour par diverses pensées d’économistes avançant par exemple que l’entreprise se justifie quand les coûts de coordination sont inférieurs à ceux de transaction. On voit la blockchain pointer le bout de son nez face à une entreprise « nœud de relations bilatérales gérées par des contrats incomplets stipulant une relation hiérarchique unifiée ». Catallaxie hayekienne ou simple « mode abstrait de gestion d’informations produisant un ordre spontané optimal » tout ceci mène à supposer une utilité à des blockchains d’entreprise ou de consortium, et à imaginer la fin de l’entreprise, comme on l’avait annoncé bien avant, au profit d’une « constellation de guildes de métiers, de marchands, de financiers, de fermages et de façonniers ». J’ai un peu envie d’ajouter « et d’imprimantes 3D gérées par des DAO » pour mettre mon grain de sel.

Quand ils en viennent à l’impact macro-économique de la Blockchain, les auteurs notent d’abord que Bitcoin a cristallisé des débats ancestraux. Puis, sautant des ancêtres à Carl Menger, ils tranchent que le bitcoin est bien une monnaie. Nous en avions fait autant sans donner forcément la clé à Menger ! Ils ramènent la querelle que mènent les banques centrales à l’observation justifiée que Bitcoin est simplement orthogonal au vieux monde et que « pour un cerveau sensé » l’admiration pour Bitcoin n’est pas incompatible avec la compréhension de la prudence des régulateurs et banquiers centraux. Déplacer le regard, comme ils le font ensuite, vers d’autres populations que les geeks (pour qui la blockchain s’inscrit dans la continuité d’autres innovations portées par les fintech) et vers d’autres cieux que les nôtres, permet d’enrichir singulièrement le portrait de ce que Bitcoin et d’autres peuvent devenir : des outils de survie pour pays en crise, des moyens de contournement des Etats furieux, des biens communs pour les pays limités en capital fixe. Là aussi, j’ajouterais volontiers que le regard aurait pu être aussi porté sur les machines.

sochaux

La cinquième partie passe en revue les jeux d’acteurs dans de nombreux secteurs (traditionnels) où elle implique une véritable restructuration de la vie économique avec l’apparition de pure players parmi les diverses catégories de facilitateurs d’appropriation, et même chez les process winners, qui considèrent en fait la technologie des blockchains comme un moyen d’améliorer leurs propres process (Axa avec Finzy, les banques avec Ripple, la grande distribution en partenariat avec IBM). Dans cette revue, les crypto-monnayeurs sont présentés pour permettre aux visiteurs venus de l’extérieur de la communauté de trouver leurs marques, de même que les DApps et autres blockchains de « nouvelle génération ». La sixième se focalise sur les services financiers, les médias et l’énergie avec exhaustivité, un peu d’enthousiasme mais pas trop (ex : « la majorité des investissements se concentre encore sur la partie basse de la chaîne de valeur » ) et beaucoup de conditionnels.

La dernière partie aborde la dynamique financière, avec le joli sous-titre « work in progress ». Il s’agit de tenter de passer en revue les contours et les catégories d’un marché nouveau, très « schumpéterien » et donc un peu irrationnel quant aux chiffres, notamment ceux des récentes ICO. On appréciera en contrepoint le graphique du nombre de wallets comparé à la capitalisation.

Enfin, ultime gourmandise récompensant le lecteur tenace : un essai de valorisation (du Bitcoin, mais aussi des utility tokens) se fondant sur les cas d’usage. Là où Adli et moi avions choisi un cas d'usage très particulier (le transport d'information) pour aboutir non à une évaluation du bitcoin mais à une comparaison de prix (avec le timbre) les auteurs se lancent hardiment et, sur la base de la fonction réserve de valeur puis de la fonction d'instrument de paiement, hasardent deux fourchettes d'évaluation de bitcoin. On n'en dira pas davantage ici !

La conclusion est énoncée sous forme d'exposé des convictions des auteurs et elle est très raisonnable. Trop convenable ? Sans doute les bitcoineurs « historiques » seraient-ils allés un poil plus loin. Mais ils reconnaitront la place centrale faite à Bitcoin. Et si les décideurs de la grande industrie, les clients des cabinets de conseil et quelques autres encore adhèrent aux conclusions du quintette d'Accuracy, les auteurs de ce livre pourront être sincèrement remerciés !

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