Le mot diplôme (du grec ancien δίπλωμα, diploma, c'est à dire « document officiel présenté sur un feuillet plié en deux ») implique certes qu'une autorité lui confère ce caractère officiel. Une autorité compétente et dont l'exercice présente des garanties.

Le bac est une institution napoléonienne de 1808, s'inscrivant en continuité avec des réalités anciennes. Les baccalauréats médiévaux étaient conférés par les différentes universités, désormais il le sera par l'Université. Laquelle a été elle aussi réorganisée, en 1806, par le même homme qui, après avoir encouragé la fondation de la Banque de France en janvier 1800, a fixé en 1803 la valeur du franc « germinal ». La Banque de France et l'Université, mais aussi la promulgation du Code civil, l'institution des préfets et celle de la Cour des Comptes, sont ce que Napoléon appelait les « masses de granit » sur lesquelles il voulait fonder la France moderne, un État de droit.

Jusqu'où peut-on comparer le diplôme d'Etat et la monnaie de papier, ces deux petits morceaux de papier censés évoquer les « masses de granit » qui les ont émis ?

deux documents de 1810

Le problème est me semble-t-il comparable en ceci : une autorité (université, banquier) témoigne par un signe tangible de ce qu'il y a quelque part de la réserve auditée d'une valeur (connaissance ou or) et le pouvoir politique appose son sceau sur ce signe tangible, lui donnant sa valeur sociale (pas besoin d'aller recompter les pièces d'or ou de reposer les questions du bac).

Napoléon, dont on ne peut sérieusement soutenir qu'il manquait de ce qu'on appelle aujourd'hui pompeusement la « volonté politique », n'a cependant jamais signé lui-même ou laissé ses ministres signer un diplôme ou un billet. Ce n'est pas un renoncement politique, et cela n'entérine pas une limite. Son gouvernement ne se résout pas pour autant à vivre avec peu d'or et peu de bacheliers : un pays peut toujours augmenter son stock d'or par le commerce et son stock de jeunes gens instruits par l'éducation. Mais l'empereur ne peut fabriquer de l'or comme Cagliostro, ni infuser à autrui le don des langues comme le saint Esprit !

signature des diplômesOr en 2019, clairement, c'est l'Administration qui a distillé (voire inventé) les notes, les a entrées dans les grilles et a appuyé sur le bouton. Ce qu'ont révélé plusieurs confidences recueillies notamment par la journaliste Marie Piquemal dans ''Libération''. Entre le discours lénifiant des autorités et le vécu sur le terrain, il y a l'écart classique des grands mensonges : « si l’ensemble des notes de l’élève dans les autres épreuves du baccalauréat tournait autour de 11, et bien on mettait 11 en philosophie » a rapporté sur France info une présidente de jury parisien au sujet de notes manquantes. On parle désormais de notes attribuées à des copies blanches, ou à un élève absent...

Ce qui s'est passé pour le bac 2019 marquera donc sans doute un nouveau palier, dans un sens qui n'est hélas pas nouveau. Ceux qui ont connaissance des consignes de notation et des procédures des jurys depuis des années, savent qu'il entre une quantité considérable de démagogie ou de laxisme - ou de « volonté politique » comme on voudra - dans le minerai dont on extrait l'or du diplôme.

Peut-on comparer cela à un « easing » monétaire ? Le mot anglais, généralement traduit par le français assouplissement qui suggère une forme de raison aimable venant corriger ce que les normes et contraintes ont souvent de blessant, provient de l'ancien français aise. Ce qui, en revanche, évoque furieusement l'expression à son aise et plaisir qui était à nos rois ce que la « volonté politique » est à nos dirigeants.

Il ne s'agit pas forcément de convenance personnelle, mais la stratégie de communication transparaît autant que l'autoritarisme. Que Monsieur Blanquer (dont la popularité fléchissait depuis des mois) ait décidé que les résultats du bac devaient quoi qu'il en coûte à la vérité être affichés le vendredi 5 juillet, alors même que le brevet avait pu être décalé de plusieurs jours pour quelques degrés de trop, ne peut s'expliquer par rien d'avouable. Dans l'improvisation juridique et la panique administrative il y aura eu beaucoup d'erreurs, et il y aura du contentieux à la clé.

Des jurys ont refusé d'appliquer des instructions qui n'avaient même pas la force d'un arrêté ministériel. Ils ont eu la surprise de découvrir que l'on s'était passé de leur signature. D'autres ont appliqué ces ordres, dans le feu de l'action, mais se sont après-coup interrogés sur leur légalité.

des manières de cochonIl est clair que règnent l'opacité (on est loin du fonctionnement qu'impliquerait une validation par plusieurs nœuds permissioned confiés aux seuls enseignants du secondaire et du supérieur) mais aussi, et comme toujours dans l'opacité, l'abus de droit : on ne saurait mieux dire que Mediapart: « au moins trois principes ont été violés dans le fonctionnement de très nombreux jurys : celui de l'égalité des candidats, celui de l'anonymat et celui de la souveraineté des jurys ».

Les seuls à féliciter le ministre sont des éditorialistes superficiels qui se réjouissent qu'il y ait « gagné en autorité». Curieuse ambition dans un pays qui se définit comme un champion de tous les libéralismes et dont les dirigeants dénoncent facilement l'illibéralisme et l'autoritarisme quand cela se passe ailleurs... Monsieur Blanquer assure : «Moi, je remets de l'ordre ». Ordre et autorité passent donc, aux yeux de celui qui fut jadis professeur de droit public, au dessus de la légalité qui ne s'applique en somme que lorsque cela ne gêne pas les princes. Une victoire par chaos, voilà le résultat.

Revenons à la monnaie. Celle-ci, nous assurent banquiers centraux, ministres et économistes stipendiés se fonde sur la confiance. En quoi ? On reste volontiers plus vague : dans la robustesse de nos économies ? dans la légitimité de nos institutions (ordre et autorité) ? dans leur capacité de faire tenir le système en repassant le solde aux contribuables ? dans leur détermination à imposer par la contrainte des solutions coercitives et spoliatrices, comme à Chypre, puis de les rendre légales rétroactivement ?

Dans l'affaire du bac, l'avocate spécialisée Valérie Piau décrit pudiquement la situation comme « de l'inédit juridique». Les lois, autrement dit, sont bafouées quant les dirigeants sont en panique, et ils sont facilement en panique. Mais qu'ils soient réellement en panique au moment de jeter la légalité aux orties, comme en 40, ou qu'ils miment un peu la panique pour en prendre à leur aise, il est évident que la légalité républicaine, qui leur sert de bain de bouche par temps calme n'est en rien une garantie pour les citoyens sur le long terme, lequel incorpore forcément des moments de panique.

Il n'est pas anodin que ce concept de confiance se retrouve utilisé par l'Éducation nationale juste au moment de cette crise qui mine toute forme de confiance. La loi pour une « École de la confiance » a été définitivement adoptée précisément le jour du putsch de M. Blanquer. On ne saurait inventer pareille coïncidence dans un scenario de film anarchisant !

Rien ne peut plus se fonder sur une confiance de type politique.