Pour bien placer l'enjeu au plan de l'imagination, j'avais d'ailleurs proposé de traiter aussi de l'imaginaire "du camp d'en face". Car faire l'impasse dessus c'est accepter le postulat que nous qui œuvrons à concevoir des échanges décentralisés sommes des idéologues poursuivant rêves ou chimères, tandis que ceux qui gèrent les échanges centralisés et les contrôles autoritaires sont juste mus par un pragmatisme de bon aloi et une paternelle bienveillance. Or le vocabulaire de bien des conférences, études ou livres blancs trahit clairement une condamnation morale parfois viscérale d'une démarche hors institution, immédiatement cataloguée comme libertaire, anarchiste et propice aux trafics et aux révoltes. La figure inavouée de Satoshi Nakamoto est perçue comme inavouable, signant la dimension complotiste de son invention. Quant aux instruments de nos échanges, fondés sur rien et ne bénéficiant d'aucune garantie, ils seraient à classer quelque part entre la fausse monnaie, l'or des fous et l'or du diable.

Je me surprends parfois à reconnaître, dans certains fantasmes sur les monnaies virtuelles, de grandes similarités avec les discours qui faisaient jadis de la révolution française le résultat d'un complot maçonnique ourdi par des sociétés secrètes. C'est en suivant cette comparaison que je me suis replongé dans le cycle romanesque qu'Alexandre Dumas tira de cette antique "théorie du complot", en faisant du magicien Joseph Balsamo le grand maniganceur de l'effondrement moral de la monarchie française.

les couvertures de Nelson ou de Calman-Levy ont marqué des générations

Bien sûr Joseph Balsamo, qui se faisait appeler comte de Cagliostro, n'a pas provoqué la révolution. Mais le personnage, ses rêves et ceux qu'il flattait dans le public - fabriquer de l'or, prévoir l'avenir, se rendre immortel - témoignent d'une fermentation des esprits.

1 rue Saint Claude, ParisNous, nous savons que Joseph Balsamo ne faisait point d'or et surtout qu'il ne pouvait pas en faire. Et Alexandre Dumas, 170 ans avant nous, 60 ans après les aventures de son héros, s'en doutait. L'important est que les contemporains aient été ébranlés, même si au fond du creuset de la rue Saint-Claude, ne luisait sans doute que l'or de la pièce que Cagliostro y avait d'abord cachée. Mais faire de l'or avec de l'or, est-ce une escroquerie? ou est-ce faire rêver ?

le buste de Cagliostro par HoudonChacun sent bien que l'irruption de la cryptographie, de ses monnaies et de ses échanges décentralisés s'inscrit autant dans un impetus technologique un peu prométhéen que dans un bouillonnement moral, politique et parfois religieux qu'il est plus difficile de cerner.

Davantage que dans la bimbloterie des use cases "très au-delà du paiement" avec leur charme de vitrine de Noël, c'est dans ce bouillonnement d'idées qu'il faut percevoir les premiers signes d'une révolution à venir.

Il y a deux marqueurs révolutionnaires d'autrefois que l'on retrouve dans notre époque : la volonté de créer un or numérique et un élan renouvelé vers l'immortalité. Imputrescible comme l'or, Bitcoin est une monnaie immortelle dans le cybermonde. A côté de l'aspect prométhéen que j'ai déjà abordé, il ne faut pas ignorer l'aspect faustien de certaines recherches actuelles.

Si la falsification de la monnaie est une crapulerie (souvent symétrique à la désinvolture des pouvoirs publics) la transmutation du plomb en or est un "grand œuvre" qui historiquement côtoie fort souvent la recherche d'immortalité. La poudre de projection, la pierre philosophale et l'élixir de longue vie participent d'une même recherche. Celle d'un monde plus jeune, plus vrai, plus beau. Aujourd'hui, la transformation du bit en or et les recherches du transhumanisme participent de ce rêve séculaire.

En suivant sur divers forums les conversations de mes amis bitcoineurs, je suis frappé par la récurrence de thèmes liés à la jeunesse (voire à la vie) éternelle. C'est souvent savant (la télomérase) parfois philosophique (quel sera le sens d'une mort violente quand l'homme syntéthisera la télomérase ?) mais toujours symptomatique. L'homme pourrait rester mortel (et sujet à l'inflation monétaire) en ce monde, mais atteindre via ses avatars du cyberespace une forme d'immortalité. L'irréversibilité des écritures dans la blockchain est bien plus chevillée à ce rêve qu'à la réalité.

d'après le portrait du comte de Saint Germain peint par Jean Joseph Taillasson, en 1777Si Balsamo hésita le plus souvent à se dire immortel, Paris avait déjà accueilli, une génération plus tôt, un homme qu'on présentait bien comme tel, le comte de Saint-Germain. Né à une date inconnue dans une famille inconnue (mais bien sûr princière), polyglotte, cultivé, menant grand train et naturellement à l'aise avec les grands, il arrive en France en 1758, se fait présenter à la Pompadour puis à Louis XV à qui il promet contre sa protection "la plus riche et la plus rare découverte qu'on ait faite".

L'homme est certainement un savant chimiste. Il est aussi musicien (admiré par Rameau) et peintre (loué par Latour). Il prédit l'avenir à plusieurs occasions, et peut-être à Marie-Antoinette.

Mais annoncer que la monarchie allait à sa perte n'était peut-être pas sorcier ! Cagliostro, juste avant la révolution, refit les mêmes prophéties, en se servant d'un vase empli d'eau et sans doute d'une certaine dose de sens politique. Prévoir l'avenir peut tenir de la divination ou de la lucidité, de l'escroquerie ou de la spéculation, c'est selon...

On laissa entendre que son train de vie provenait de ce que Saint-Germain faisait de l'or. Mais à la différence de Cagliostro qui fut ou se présenta comme son élève, il ne semble pas avoir usé de prestidigitation pour le laisser croire. Les sources qui en parlent sont tardives, apocryphes et romancées. La rencontre en 1763 à Tournai avec Casanova, au cours de la quelle il aurait changé une pièce de cuivre en or, est elle-même très douteuse.

On le dit immortel. Il laissait dire. Il mourut officiellement le 27 février 1784 à Eckernförde, dans le Schleswig. Mais des témoins (pas tous idiots) le croiseront encore durant des décennies...
le temps qui passe

le vrai (?) portraitIl est temps, pour finir, de confesser un petit péché. Le portrait plus haut n'est pas celui de l'Immortel, mais d'un homonyme, Claude-Louis-Robert, comte de Saint-Germain (1707-1778) qui fut maréchal de camp et ministre de la Guerre. Ce portrait, conservé au Musée de Versailles, est pourtant largement utilisé, sur Internet pour illustrer ce qui a trait à l'Immortel, y compris sur des sites de médias reconnus qui ne se donnent pas le mal de vérifier leurs sources. Pour moi, le large cordon bleu m'avait immédiatement paru suspect sur la poitrine d'un aventurier.

De toute façon il n'y a pas de portrait certain de l'Immortel, sinon une gravure allemande postérieure et inspirée d'un tableau désormais introuvable !

Alors pourquoi publier l'autre ? Parce que, ayant récemment reconnu l'Immortel, j'ai mes raisons de trouver ce portrait-là plus crédible...

Pour ailler plus loin :

  • Un article un peu "premier degré", mais avec d'intéressantes citations, sur le comte de Saint-Germain. Le témoignage de Casanova est sans doute apocryphe.
  • Un autre article recensant de nombreux témoignages postérieurs à 1784, sans vraiment trier les ragots des faits avérés, ni les faux témoignages (par exemple tout ce qui vient des "faiseurs de mémoires" du 19ème siècle, comme le célèbre faussaire Lamothe-Langon) de ce qui peut être réputé sinon vrai du moins de bonne foi.
  • Pour les "plus de 20 ans" (et les autres) le toujours fascinant Alain Decaux

Quelques jugements amusants sur les personnages cités :

  • Napoléon (en 1806) : " Je ne vois pas dans la religion le mystère de l’incarnation, mais le mystère de l’ordre social (...) La religion est encore une sorte d’inoculation ou de vaccine qui, en satisfaisant notre amour du merveilleux, nous garantit des charlatans et des sorciers ; les prêtres valent mieux que les Cagliostro, les Kant et tous les rêveurs de l’Allemagne". Détail amusant, et qui prouve que la confusion dans l'art des citations ne date point d'Internet, la plupart des sources placent ce mot savoureux en 1800 ou 1801, peu avant ou peu après le Concordat, tout en renvoyant aux mémoires de Pelet de la Lozère, qui lui place ces mots à la séance du Conseil d'État du 4 mars 1806 pendant une discussion sur les sépultures... Napoléon est régulièrement invoqué quand on parle du philosophe Hegel, plus rarement pour son raccourci au sujet de Kant !
  • Mérimée, (4 mars 1857) : "Si l'on compare les farceurs du siècle dernier, le comte de Saint-Germain et Cagliostro avec ce M. Hume, il y a la même différence qu'entre le XVIIIe siècle et le nôtre. Cagliostro faisait de l'or, à ce qu'il disait, prêchait la philosophie et la révolution, devinait les secrets d'Etat. M. Hume fait tourner les tables. Hélas ! Les esprits de notre temps sont bien médiocres."