124 - Le lardon des offenses

(Pour Thaïs)

Les campagnes d'affichage publicitaire successives de Coinhouse et de Paymium auront sans doute moins suscité de commentaires parmi les fans de Bitcoin et autres actifs cryptographiques  comme disent pompeusement les législateurs et régulateurs, que celle, totalement imprévue, des lardons végétaux.

Parmi les commentaires les plus fins que j'ai glanés de-ci de-là, il y a le rieur :  l'agence de pub a sûrement eu cette idée en sortant de boîte à 4h du mat'  ou le critique  leur produit est vraiment naze ; des végétariens qui veulent des lardons, c'est quoi ce délire ? Mais bon comme on dit, tant que y'a des cons pour acheter  mais aussi le fataliste  la FNSEA est déjà en train de cuisiner le projet de loi sur le mot lardon  ou le politique  trop bizarre la nouvelle campagne de Fabien Roussel .

Pour être franc, je ne me suis mis à y réfléchir moi-même sérieusement qu'en découvrant, cabas en main, une autre affiche, devant mon marché.

Et là, εὕρηκα... j'ai tout compris.

Ce sont moins Archimède et son levier, en réalité, que Copernic et son renversement de perspective qui sont venus à mon secours. Il ne s'agit pas du lardon, dont le budget pub nous aura seulement offert une redoutable campagne subliminale. Il s'agit bien de Bitcoin. Souvent viandards (même si j'ai toujours un ou deux vegans aux Repas du Coin) mes amis bitcoineurs n'ont pas bien perçu la chose. Ils ont été victimes du lardon, dans le 3ème sens (raillerie, sarcasme) que le dictionnaire attribue au mot et dont Sainte-Beuve ou Mérimée usaient encore il y a 150 ans.

Le sarcasme cible ici très clairement, et pas seulement sur l'uniqueaffiche qui en cite le nom, la situation de Bitcoin en France, ce pays qui passe à côté de son futur.

Renseignons-nous d'abord sur le client.

 Avec son univers décalé, La Vie™ souhaite accompagner en douceur les consommateurs vers les substituts végétaux, plus respectueux de l’environnement et plus sains . Pas de quoi les accuser de vouloir faire interdire la PoW au nom de l'environnement, comme certains écolos mal informés. Le plus probable est qu'ils s'en tamponnent paisiblement. Je n'ai que 13 relations en commun sur LinkedIn avec l'un des deux créateurs de la boite et une seule avec le second. Notons quand même qu'ils sont décalés et que l'inclinaison des lardons sur les affiches est sensiblement comparable celle du logo de Bitcoin.

Quid de l'agence maintenant ?

L'Agence Buzzman, déjà Best International Small Agency of The Year 2011 puis Agence de l’année au Cristal Festival en 2013 et 2016 et pareillement aux Effie France de 2016 et 2021, régulièrement distinguée jusqu'à être reconnue Agence Française la plus Créative en 2019 et Agence de Publicité de la Décennie en 2020 n'est pas un repère de dingues fonctionnant au gag vaseux ou éculé. Surprise ? J'ai 31 relations en commun avec son président...

Que nous dit, en réalité, leur campagne ?

Ce lardon végétal ambitionne littéralement de changer le monde et de réajuster les relations sociales. Il est donc juste et bon de le comparer à Bitcoin.

Les critiques des viandards sont d'ailleurs (même si je ne crois pas qu'ils s'en soient rendu compte) exactement parallèles à celles des financiers enragés parce qu'il manquerait quelque chose à Bitcoin pour en faire une vraie monnaie.

Le lardon végétal introduit une critique radicale du lardon, non en en promouvant un qui serait  sans nitrite  ou orné de ces labels complaisants que l'on retrouve dans la finance comme dans l'alimentation (responsable, solidaire, circuit court et vous m'en direz tant) mais en faisant un lardon sans porc, comme Bitcoin est une monnaie sans la garantie de État, ou une eau sans électrolytes.

À l'unique différence, qu'il ne faut pas perdre de vue en temps de guerre, que l'on tue le cochon mais que ce sont les États qui tuent.

Et si ce lardon peut être vendu en France avec ce type d'affiche, c'est parce le pays de Pasteur a, seul parmi les membres permanents du Conseil de Sécurité, échoué à développer un vaccin contre le Covid. La critique, peut-être née à l'extrême-droite, n'en est pas moins pertinente et a suscité un débat mal étouffé). C'est parce que le pays de Louis Renault et des Peugeot a perdu bien du terrain dans l'automobile, ce qu'illustre le destin de l'île Seguin passée comme le dit sans fard ni honte son promoteur de l'île industrielle à l'île créative, numérique et durable. Et c'est parce que notre seul futur possible consiste aujourd'hui à tenter de conserver notre faible avantage dans l'art de bien vivre et de bien manger, devenu de façon pathétique un argument pour politiciens à court d'idées.

L'apostrophe  vous êtes déjà passé à côté du Bitcoin semble ne s'adresser, grammaticalement, qu'au seul passant, c'est à dire à un individu lambda, salarié exténué, épargnant floué. C'est la vielle antienne journalistique :  celui qui a mis ses économies en Bitcoin en 2009 est aujourd'hui multimilliardaire  transformée en argument de vente.

Mais selon moi elle s'adresse réellement, et je ne sais pas si ça les fait sourire, au fonctionnaire borné, au régulateur maniaque, à l'économiste verbeux, au banquier rentier. Peut-être, quand même, à se moquer ainsi publiquement d'eux, leur fait-elle un peu honte et doit-elle faire honte au pays qu'ils dirigent.

Derrière le lard sans cochon que cette affiche vend, il faut voir le cochon sans lard, sans liard et sans armes que notre pays est devenu.

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