Ce fut la première fois que le gouvernement local se servit du terme de blanchiment d’argent pour y inclure spécifiquement l’usage du bitcoin plutôt que de l’honnête monnaie américaine. Comme on sait désormais que toute transaction en dollar est réputée commise sur le sol américain, le choix des possibles pour les délinquants se restreint. Il est vrai que nul n’est contraint de se faire délinquant.

Ce fut la première fois aussi qu’un individu se voyait poursuivre du seul fait d’avoir construit un site internet, sans grand égard pour le Communications Decency Act de 1966. Il est vrai qu’une telle tendance est loin d’être spécifiquement américaine, la loi française permettant maintenant une censure de la presse digitale sans les garanties accordées en un temps meilleur à sa sœur ainée.

Enfin on a vu la juge Katherine Forrest incriminer l’accusé de ce qu’il aurait inventé une façon de mal faire sans précédent et donc le charger des crimes que d’autres pourraient concevoir à l’identique et dont il devrait, lui, payer les conséquences

C'est transformer par balourdise un mouton noir en bouc sacrificiel ! 

Ce type d'événements montre incidemment l’incompétence technologique des élites dirigeantes.

Il est vrai que l’innovation affole certains. Et pas seulement l'innovation technologique puisque l'on avait vu la même juge demander aux inculpés de Morgan et Goldman d’éviter les termes de swaps et de  collatéraux pour épargner les cervelles des jurés. 

En admettant qu'Ulbricht n'ait pas bricolé mais inventé quelque chose de suffisamment nouveau et qu'il en soit responsable, il faudra l'en créditer quand des choses intelligentes et rentables naitront de sa mortifère aventure. Le  four à micro-ondes et tant d’autres choses ne sont-elles pas nées des technologies de guerre ?

Non seulement les responsables ne comprennent pas la technologie, mais ils croient pouvoir la régir. Les mêmes technologies mises en oeuvre par Ulbricht attirent déjà des millions de dollars de la Silicon Valley à Wall Street! 

Restons-en à la philosophie juridique et politique. Quand on inculpe quelqu’un de trafic de drogue, quand on cite à la barre des parents de jeunes décédés d’overdose, il est troublant de voir ajouter des niaiseries comme celles-ci : Ce que vous avez fait avec la Route de la Soie était terriblement destructeur pour le tissu social.

C’est pourtant un point critique pour la juge américaine. Je la cite : l’intention avouée de la Route de la Soie était de se placer au delà de la loi. Dans le monde que vous avez créé au fil du temps, la démocratie n’existait pas. Vous étiez le capitaine du bateau. La conception et l’existence de la Route de la Soie reposaient sur l’assertion que son concepteur était meilleur que les lois de ce pays. C’est quelque chose de très troublant, de terriblement mal inspiré et de très dangereux.

On pourrait se contenter de glisser sur ce morceau de grandiloquence juridique qui oublie qu’après tout les gaillards de 1776 aussi se sont crus au dessus des lois du moment, et que les participants de la Boston Tea Party ont pris quelques libertés avec la traçabilité et la taxation des transactions...



On pourrait aussi rappeler que la même juge a bien éludé le fait que le FBI en ayant (peut-être) utilisé des méthodes peu orthodoxes - surveillance sauvage, hacking - pour pénétrer les serveurs de la Route de la Soie semble bien s'être aussi placé au delà des lois, ce que font aujourd’hui presque tous les gouvernements démocratiques pour un oui ou pour un non. On pourrait au contraire se dire que ce pathos est typiquement américain, comme les mots de l’accusé - Je suis un peu plus sage aujourd’hui, un peu plus mature, et beaucoup plus humble- si faux et ridicules pour une oreille française.

Il est plus utile de remarquer que la loi américaine se retrouve placée par la juge Katherine Forrest en position d’être considérée comme la meilleure du monde. Il y a d’ailleurs une sorte de consentement international à cette pétition (songeons à certains commentaires sur le rôle que le FBI pourrait jouer dans les petites affaires de la FIFA).

La même juge américaine avait justifié la peine infligée en 2014 à l’imam radical de Londres, Abû Hamza, par le fait que « le monde » ne serait pas en sécurité si le prêcheur était en liberté.

Seulement, avec l’efficacité de la justice américaine (et sa capacité pratiquement impériale d’agir urbi et orbi) c’est à une morale banalement locale que nous voici confrontés. Je cite la juge dans ses attendus face à l’imam : le mal peut avoir différentes formes et n’apparaît pas toujours au premier abord dans toute sa noirceur, avait-elle expliqué avant d’ajouter qu’elle avait détecté une part de vous que ce tribunal considère comme diabolique.

Revenons sur terre... Sur le fait que Ross Ulbricht eût été mieux inspiré de respecter les lois de son pays, il y a un texte philosophique de référence, c’est le Criton de Platon. Seulement dans ce dialogue, si une belle part de la démonstration (page 30 et suivantes) repose sur la dette de naissance contractée par Socrate vis à vis d’Athènes, une autre provient de son consentement implicite : il n’est jamais sorti de sa cité.

Ce qu’on a résumé plaisamment : Athènes, tu l’aimes ou tu la quittes.

Est-ce un argument recevable aujourd’hui par la jeunesse mondialisée, pour des actes commis dans un cyber-espace ? Cela fait des années qu’il est de bon ton d’afficher que l’on est citoyen du monde, cela se résumât-il à un gros bilan carbone, à l’usage du globish et à un peu de bouffe ethnique. Sans doute le citoyen du monde qui se découvre justiciable in fine de la loi américaine avec sa morale prêchi-prêcha, son axe du mal, son obsession sécuritaire et même sa peine de mort, va-t-il revoir son inscription identitaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il aura plus de respect pour une justice nationale (celle de sa résidence à l’instant t ? celle du hic et nunc ?) se saisissant d’actes commis dans un cyber-espace. Pourquoi ? 

Parce que le cyber-espace a sa culture et sa morale propres. Pascal, une grosse pointure, savait bien que vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà et il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’un geek et un juge (français, américain ou papou) se comprennent mal et ne partagent pas grand chose. Ce différend excède de très loin le petit sujet du cannabis, dont l'historien ne dira rien sinon qu'il a un précédent avec la Prohibition, qui ne faisait pas forcément de l'Amérique le meilleur endroit du monde. 

Pour en revenir au bitcoin, il y a en vérité un écart énorme, sidérant, entre d’un côté ce qui se dit et se pense dans les élites dirigeantes et même ce qui se lit dans la presse mainstream et de l'autre côté le foisonnement d’idées des meet-up ou la richesse des débats dans les forums.

Pour les anciens, le bitcoin est spéculatif, incompréhensiblement anonyme et manifestement destiné à vendre de la drogue. Il est un défi à l'Idole qu'ils ont dressée eux-mêmes, entre leur adolescence qui correspond à l'instauration des changes flottants et leur retraite après la crise des subprimes...

Pour les modernes les questions que pose le bitcoin sont innombrables et tournent, en simplifiant et en en oubliant, autour de thèmes comme : la validité et robustesse des preuves de travail et des méthodes alternatives, la sécurité des cryptages et des storages, le jeu infiniment complexe autour du coût du minage et du prix du bitcoin (quelques recherches mathématiques de haut niveau…) sans compter l’épineuse question de la taille des blocks, qui se révèle riche en enjeux et propice à l’empoignade. S’y greffent des problèmes de gouvernance (au niveau de la Fondation, des associations nationales, mais aussi des nodes).

Comment le dire ? L’Histoire a déjà connu ces périodes de changements de paradigme. Peut-être vivons-nous, comme l'écrivait Paul Jorion (Misère de la pensée économique, p. 17)  l'un de ces moments où l'humanité se met à vivre sur un mode nouveau, où elle passe à autre chose. Ce sont des mouvements de basculements qui sont aussi le plus souvent des périodes de désordre social. Une "période critique" comme auraient dit Gide et Rist à la veille de la première guerre.

Peut-on pour autant parler de destruction du tissu social ? d'anarchie? Dans ma propre vie, j'ai oeuvré dans une banque, dans le capitalisme familial et dans le mouvement coopératif. Je peux comparer ... les bitcoineurs ne croient pas aux Idoles de l'ancien monde, mais ils ne sont pas fous et ils ne sont pas amoraux. 

Certes leur territoire n’est pas représenté à l’ONU mais ils entendent fort bien ce que les lois disaient à Socrate, à savoir que la réprobation suit le criminel où qu’il aille : tout corrupteur des lois passe à juste titre pour un corrupteur des jeunes gens et des faibles d’esprit. Alors, éviteras-tu les villes qui ont de bonnes lois et les hommes les plus civilisés ? Et si tu le fais, sera-ce la peine de vivre ? Autrement dit le monde du bitcoin (comme plus généralement celui de l'Internet) a bien ce que Durkheim appelait "un social intériorisé".

L'affaire de la Route de la Soie concerne tous ceux qui sont impliqués dans le développement des échanges décentralisés et de la monnaie pseudonyme ou anonyme. Ceci n'est pas abordé sans souci moral. J'invite le lecteur à suivre par exemple la présentation faite par le parti pirate hollandais au Bitcoin Wednesday du 4 mars dernier (discussion à partir de la 16 ème minute) ou la présentation faite le même jour par le spécialiste du crime numérique Rickey Givers sur le bitcoin et le crime (discussion à partir de la 12 ème minute). Nul n'est contraint d'adhérer point par point à toutes les assertions, mais il est clair que la communauté n'est pas anomique ou nihiliste.

Sans doute il y a eu des bitcoins trempés de drogue, mais il y a aussi bien des billets de banque contaminés à la cocaïne (10% ? 50% ? 90% ? ) et l'on n'en fait pas grief à MM. Trichet et Draghi. Sans doute il y a eu Mt Gox dont on parle tant, comme il y avait eu Panama, suffisamment oublié pour que l'on ait pratiquement réitéré avec Eurotunnel. 

Mais dans le monde du passé, on pouvait acheter sa Légion d'Honneur… ce qui était terriblement destructeur pour le tissu social. Sur Internet la bonne réputation ne s'acquiert point avec la ceinture dorée. Faut-il rappeler que c’est sur Internet que se sont construits les modèles de tissu social où la réputation est gérée de façon non centralisée, non autoritaire, non régalienne ?

La vraie question, si l'on est intéressé à la fois par le droit et par la technologie n'est-elle pas celle-ci : qu'est-ce que la technologie peut apporter (autrement que par l'usage de gadgets !) à la construction, par une communauté elle-même, d'une norme socialement satisfaisante ? Et que peut apporter particulièrement une technologie d'échanges non centralisés? Car le projet ne saurait être de remplacer la Chambre des Députés (juste derrière le Veau d'or ci-dessus...) par une firme de Californie, même si la chose serait certainement admissible par nos gouvernants de plus en plus inquisiteurs et autoritaires.