Des quatre faux tsars Dimitri successifs à la bonne dizaine de faux Dauphins du Temple, on ne manque pas de références en la matière. Chacune de ces histoires témoigne de la conjonction de trois facteurs : un événement historique mystérieux, inouï ou scandaleux, l'existence d'un désordre mental individuel et une situation d'incertitude politique collective. Il n'est pas question de les rappeler ici, mais seulement de souligner la ressemblance frappante avec ce que nous voyons autour des "prétendants" Satoshi et de leur interférence dans les problèmes de gouvernance du bitcoin.

Une chose, néanmoins m'étonne toujours. Pour soutenir (rarement) comme pour réfuter (le plus souvent) tel ou tel prétendant, la plupart de mes amis se forgent implicitement l'image parachronique d'un Satoshi qui serait aujourd'hui le même qu'en 2008. On compare la langue, le style, la démarche du prétendant aux traces, bien rares de surcroît, laissées par le disparu. Comme si le temps n'avait pas passé sur lui autant que sur nous.

chabertIl y a un héros de roman qui est l'archétype de cette situation, c'est le Colonel Chabert de Balzac. Cet enfant trouvé dont une révolution a fait un soldat, un héros, Grand Officier de la Légion d'Honneur, disparaît de l'histoire dans le tumulte d'une bataille terrible (Eylau, 8 février 1807) et réapparaît à Paris deux ans après Waterloo, alors qu'il est officiellement mort.

C'est un héros dépossédé, émouvant, mais assez lucide. Un roi goutteux a remplacé son empereur, un aristocrate l'a remplacé dans le lit de sa femme, la société a changé, il ne la reconnait pas davantage qu'elle ne le reconnait lui-même.

Au terme de ses efforts, il prend, dit Balzac, la résolution de rester mort. Le roman de Balzac nous donne finalement des clés pour tenter de comprendre la situation, que Satoshi soit l'un des prétendants connus, ou bien qu'il soit tout autre et reste caché.

Tant qu'il prétend à être reconnu, Chabert est traité de fou. On voit bien qu'une partie des critiques contre les prétendants Satoshi vise la qualité de leur état mental. Comme si un héros (de guerre ou de science) était un homme ordinaire et comme si pareille situation ne devait pas le rendre plus étrange encore qu'il ne l'était de nature!

craighJ’irai, s’écria-t-il, au pied de la colonne de la place Vendôme, je crierai là : « Je suis le colonel Chabert qui a enfoncé le grand carré des Russes à Eylau ! » Le bronze, lui ! me reconnaîtra.
Et l’on vous mettra sans doute à Charenton lui répond l'un des rares personnages honnête et qui croit en ses dires.

Chabert finalement renonce. A vrai dire, il a renoncé depuis longtemps, il n'a cessé de renoncer depuis dix ans : je fus convaincu de l’impossibilité de ma propre aventure, je devins triste, résigné, tranquille, et renonçai. On me dira que certains prétendants ne sont ni résignés ni tranquilles ? Mais écoutons Craig Wright, et convenons, au moins, qu'il parle comme un héros balzacien (bien sûr il y a aussi des escrocs chez Balzac) : Je suis désolé. Je croyais que je pouvais le faire. Je croyais que je pouvais mettre les années d’anonymat et de dissimulation derrière moi. Mais, à mesure que les événements de la semaine se sont déroulés et alors que je me préparais à publier la preuve que j’avais accès aux premières clés, j’ai flanché. Je n’ai pas le courage. Je ne peux pas. C'est à peu près le trajet de Chabert !

Le temps change tout ; ce qui est intime, ce qui est social, ce qui est politique. Le colonel avait connu la comtesse de l’Empire, il revoyait une comtesse de la Restauration dit Balzac pour évoquer l'épouse de Chabert.

Que doit penser Satoshi ? Huit ans après la grande crise, les banques n'ont jamais été aussi puissantes. Goldman Sachs, qui peut aussi facilement mettre à genoux un peuple que recruter un commissaire européen, développe sa blockchain sans bitcoin, dépose des brevets. Le monde ne bruisse que d'une forme précise de "technologie blockchain", celle qu'il sera possible de transformer en jeu de société.

Un point central du roman est que Chabert semble pourtant tenir davantage à sa femme et à son honneur qu'à son trésor. Il vaut mieux avoir du luxe dans ses sentiments que sur ses habits. Ce qui ramène au million de bitcoins de Satoshi Nakamoto, trésor interdit ou abandonné, peut-être perdu, et qui alimente tant de spéculations.

Il y a un homme qui se passionne pour Chabert, c'est Jean-Paul Kauffmann. Glissons, puisqu'il déteste que l'on en parle, sur son statut d'otage (durant 3 ans, au Liban) et disons que, selon Jérôme Garcin, sa singulière bibliographie ressemble désormais à un long traité de la fuite, à un précis de disparition dans des lieux sinistres et carcéraux où le temps s’est arrêté et les portables ne passent plus. Lui-même, dans son dernier livre, écrit : je ne suis pas devenu meilleur, simplement plus vivant et plus loin je ne me suis pas reconstruit à l'identique.

kauffmann

Dans ce livre, Outre-terre, il se promène sur le champ de bataille d'Eylau en songeant à Chabert. Il est plus facile de s'identifier à lui qu'au Père Goriot ou à Eugénie Grandet. Chacun peut y chercher, à travers son histoire personnelle, des traces de ses propres heurts, de ses arrachements, de ses phobies. Chabert est la figure de l'absent, du disparu, du gêneur.

De même Satoshi disparu, fantomatique, ne devient-il pas, peu à peu, lui aussi une forme de menace ?

Pour aller plus loin :