Nous pensons tous deux que c'est en explorant les images que l'on découvre ce que cachent les raisonnements.

Disons d'abord quelques mots de l'informatique, parce que c'est ici la partie émergée, triviale, de sa haine. Comme toutes les inventions avant elle, la révolution dans l'art de numériser l'information pour la traiter de façon automatisée a laissé sur le bas-côté des visionnaires qui ne l'avaient pas vu venir, des concurrents qui n'ont pu lutter, des rentiers ruinés, des experts dépossédés du prestige que leur valaient leurs savoir-faire antiques. On nous dira que c'est vieux ? Pas pour ceux qui ont commencé une carrière bancaire dans les années 70... En 1984, celui qui entrait à l'Inspection d'une grande banque n'avait pas d'ordinateur personnel ; on auditait les comptes à fin de mois sur des microfiches photographiques. Les PC ne sont pas apparus dans les bureaux pour les patrons, mais d'abord pour les petites mains, ou dans les services techniques, pour faire des moyennes, non pour aider à réfléchir.

Vint Internet. Là aussi, les plus âgés s'en souviennent, il est arrivé dans les bureaux des jeunes avant de parvenir au sommet des hiérarchies. Et encore, en rusant, sous prétexte d'intranet, cerné de firewalls. Même aujourd'hui, des amis banquiers avouent ne pas avoir accès à telle ou telle information parce qu'elle circule sur un réseau social. Et là aussi, il y a eu des cadavres. Des banquiers d'affaires qui tiraient leurs connaissances d'un voyage annuel à New-York, leur aura de trois ou quatre secrets échangés à la chasse ou au golf, leurs inspirations de quelques dîners... Sans compter la rancune devant les fortunes inouïes que se sont construites les vainqueurs.

La meilleure description de ces révolutions profondes, sans lesquelles il n'y aurait jamais eu de Bitcoin, date en fait de ... 1848.

Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée texto : « Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés. »

C'est dire si la haine des 0 et des 1 vient de loin !

Maintenant, qu'est ce que la soupe nous apprend ?
(de quoi est-elle le nom ? comme diraient les penseurs-poseurs).

l'enfance« Mange ta soupe ! » Cette injonction, le Contempteur du bitcoin l'a entendue, comme vous et nous, et elle est restée enfouie dans les terreurs de l'enfance. Le lait maternel a cessé de couler tout seul, et son premier substitut, la bouillie, s'est vite muée en une chose dont ni l'aspect ni le goût ne sont bien réjouissants pour le tout-petit. Avant l'école ou le service militaire, la soupe est la première épreuve de l'entrée dans l'âge adulte. La plupart l'ont dignement surmontée. Mais pour le Contempteur, la Banque était une mère : elle l'a nourrie de l'argent qu'elle fabriquait elle-même, et qui lui paraissait si naturel que tout changement de régime le dégoûte. Bref notre homme est comme le vieux de la publicité qui dit « je n aime pas la soupe et ce n est pas à mon âge que cela va changer ».

On aurait ici un cas navrant de blocage au stade oral, au sein d'une profession financière dont la majorité des membres ne restent pourtant bloqués qu'au stade suivant. Pardon de cette soupe-osition, c'est le billet 69 !

Soupe d'hiver à Paris, Robert GoeneutteExplorons toutefois une autre piste. La soupe est populaire, on le sait. Les personnes bien nées ne trempent pas leur soupe (qui est à l'origine le nom du bout de pain) dans le bouillon, le consommé ou le potage. Elles y vont avec l'argenterie de famille. En outre, le potage c'est ce qui a cuit dans un pot, dans lequel il entre idéalement autant de viande que financièrement possible, selon le principe de la la poule au pot que le bon roi Henri IV nous souhaitait à tous, gueux que nous sommes. La soupe c'est donc le veloute des pauvres, des non-bancarisés, de ceux que la Banque Hervet ou le groupe HSBC laissaient sur la touche... D'ailleurs que vendait-il jadis aux gens du tout-venant, le Contempteur du bitcoin, sinon la soupe bancaire habituelle, celle qui ne change jamais, servie identique à elle-même par les éternels défenseurs de la banque de détail à la grand-papa, ces grosses légumes ?

La « soupe de 0 et de 1 » pour ce bel esprit, c'est du rata pour codeurs, une sous-humanité à la Houellebecq, des gens qui ignorent les beautés d'Aristote et n'ont peut-être lu ni Minc ni Attali, deux penseurs qui pourtant savent bien servir la soupe.

Au vrai, le spectacle de tous les spéculateurs encore plus ignorants que lui de Bitcoin et qui se ruent maintenant à la soupe est trop commun pour cet homme élégant, qui fait mine de les mettre en garde mais doit leur souhaiter secrètement de boire le bouillon. Ce n'est pas un mauvais homme, mais Bitcoin l'énerve, et cette histoire le rend un peu soupe-au-lait.

Mais s'il avait raison, néanmoins ?
Si Bitcoin était effectivement une soupe de 0 et de 1 ?

Sur les 0 et les 1, cela va sans dire, c'est là notre univers. On a déjà commenté sur "La Voie du Bitcoin" ce que dit Mark Alizart sur le caractère philosophique de l'informatique.

Mais sur la soupe ? A ce niveau d'élévation, on ne peut que songer à la soupe primitive, la soupe primordiale de l'expérience réalisée en 1953 par Stanley Miller qui, en mélangeant gaz, réactions chimiques et décharges électriques, se rendit compte qu'il avait fait apparaître des acides aminés primitifs. Autrement dit, une forme de vie ! De la même façon, Satoshi Nakamoto assembla un peu de hashcash, un soupçon de SHA-256, un arbre de Merkle et une généreuse rasade de proof-of-work et vit apparaître un nouveau système de paiement, la pulsation d'un coeur battant toutes les dix minutes...

Prosaïquement, la soupe montre comment un mélange bien dosé peut transformer de nobles saveurs individuelles en délice culinaire. La soupe est un assemblage, en somme, plus qu'une technologie. De sorte que serait immédiatement jugé ballot le premier qui parlerait d'une technologie légume derrière la soupe, ou prétendrait que l'idée géniale c'est seulement l'assiette creuse.

De plus, la soupe est un plat dont seuls les créateurs et les initiés peuvent détecter tous les éléments. Celui qui songe à cela éprouve une illumination en se souvenant des métaphores sur les fonctions mathématiques irréversibles, illustrées par le mélange (réitéré) des couleurs.

Le mélange des saveurs nous indique clairement que le hashage est un potage ! Rappelez-vous : dans notre enfance, la seule soupe amusante, c'était celle à l'alphabet, avec ses messages si riches en entropie ! Et, à la suite d'Andy Warhol, les artistes du bitcoin ne s'y sont pas trompés...

Andy Crypto Soup

Au total, en explorant un mot stupide, nous trouvons bien des choses en somme. Il faut fouiller. On ne trouve pas la vérité en restant à la surface. Le Contempteur qui se répand de billet en billet en répétant invariablement les mêmes imprécations n'est pas forcément démuni d'esprit, mais il manque terriblement d'humilité. C'est ce qui le fait denigrer sans vraiment essayer de comprendre. On trouve dans les débats des développeurs et des usagers cent critiques plus pertinentes que ses moqueries. Et cela permet à tous d'avancer.

Quelques jugements hautains et pompeux, égayés de boutades éculées, ne remplacent pas un peu de savoir-faire. C'est ce que dit Chrysale aux Femmes Savantes de Molière :

« Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.
Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage,
Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
En cuisine peut-être auraient été des sots. »