156 - La douane, avec ou sans Bitcoin
Par Jacques Favier le 4 juil. 2026, 18:00 - Lien permanent
La douane, à la fois frontière (limes) et transaction est une bonne introduction au pays que l'on découvre, ou un dernier rapport avec celui que l'on quitte. Comme Église, Parlement ou quelques autres, le mot signifie à la fois l'institution et l'édifice qui l'abrite. Il vient de l'arabe diwan qui désigne la pièce où les fonctionnaires, installés sur des divans, gouvernaient le pays. La douane est comme la monnaie, souveraine par essence, du moins aux yeux du souverain.
Si Bitcoin a pu être décrit comme une structure d’ordre sans autorité, l’état actuel de la France semble donner un exemple de l’inverse absolu, une totale anomie malgré le poids étouffant d'un diwan prétentieux et autoritaire.
Ce n’est pas exagérer que de proposer le jeune Hamza dit « la douane » comme « Homme de l’année » tant les péripéties de ses premiers jours de notoriété et les commentaires qui ont prospéré à son sujet nous révèlent de choses.
Est-il une jeune racaille ou au contraire le Poulbot, voire le Gavroche de la « Nouvelle France » ? Chercher à répondre à ces questions serait toujours aborder son cas avec le mauvais bout de la lorgnette, celui qui zoome : certains médias s’en chargent déjà.
Dézoomons donc.
Autant on pouvait s’inquiéter de la boutade de la mère du jeune Nahel (« qui n’a jamais fait un refus d’obtempérer ? ») autant il faut bien commencer par avouer que nombre d’entre nous ont jadis usé du pistolet à eau ailleurs qu’au bord de la piscine, voire jeté des « bombes à eau » depuis le balcon du 4ème étage sur des passants que cela ne devait pas amuser. Des journalistes l’ont confessé, je peux en faire autant. Cela ne constituait pas alors un fait de société ni même un sujet de talk-show.
Aujourd’hui, nous dit-on, « un ado de 14 ans tient Paris en échec ». Un litre de plus et « il sème la terreur ». Version subliminale ailleurs, c’est « un caïd » de 14 ans et un supporter de l’Algérie en prime. Mais évidemment, pour d’autres, il est « la mascotte du quartier » ignoblement harcelé par des fachos contre lesquels ses parents vont d’ailleurs porter plainte.
Conclusion de son avocate (grande utilisatrice des guillemets avec les doigts) : au lieu de voir le « visage morbide du capitalisme » les réactionnaires stigmatisent « un gamin de 14 ans qui fait des batailles d’eau ». Le mot bataille doit se vouloir apaisant, il ne l’est pas tant que ça.
Au-delà du ridicule des deux paniques morales, que dire ? Que le garçon n’est pas un saint ou un wali : il pique les chaises des brasseries voisines, vole des mangues et des bouteilles de soda à la superette, dit « t’es bonne » aux filles qui passent. Voire pousse un peu les gens dans l’eau sans leur demander s’ils savent nager. Et semble condamné sinon à la prison, ce qui pourrait bientôt lui arriver, du moins à l’escalade dans ses exploits : à l’heure où j’écris il aurait lancé une trottinette sur les passagers d’une embarcation. C’est sans doute le prix à payer pour maintenir sa visibilité, mais la ligne « un enfant qui s’amuse parce que son appartement est une bouilloire thermique » va devenir difficile à défendre, même en phase finale du capitalisme et même en mobilisant les grandes voix usuelles.
Ce serait à croire qu’il agit seul pour avoir acquis une telle notoriété ! Il n’en est sans doute rien, et comme Tarzan, leader des camionneurs en 1992 devenu un paisible retraité solitaire , comme les grandes figures des gilets jaunes, Hamza est autant une construction médiatique qu’un acteur de sa pauvre vie.
Hamza en vérité n’agit pas plus seul que les précédents. Les images ne permettent guère de savoir s’il est le chef ou la mascotte, mais il a une bande ou bien il appartient à une bande. Cette réalité est moins vendable à l’opinion, parce que la zone où opère ladite bande, dans le Paris bobo et touristique, n’illustre pas seulement la déréliction de la jeunesse dans une vague zone de non-droit périphérique mais l’impuissance du monde des adultes et de leur État. Un Cartouche ou un Mandrin, oui, pour un temps ; la Cour des Miracles permanente, ça fait plus « désordre ».
Hamza a surgi dans une canicule dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle a révélé au moins trois impérities.
D'abord celle d’un État qui, ayant prélevé plus de 60 milliards en une grosse vingtaine d’année depuis la fameuse canicule de 2003 n’en a pas dépensé 10% pour climatiser ce qui devait l’être ; ensuite celle de mairies qui continuent à couper les vrais arbres qui procuraient fraicheur à la rue, ombre aux passants et abri aux oiseaux et à « végétaliser » avec d’improbables plantes grasses sur pied qui ne servent qu’aux statistiques et aux tracts électoraux ; enfin celle enfin de toute une classe politico-médiatique qui s’use et nous use avec des sujets identitaires absurdes, de risibles commentaires des guerres lointaines, de grotesques procès croisés en antisémitisme et de pathétiques manœuvres des nains en quête de destin présidentiel.
Alors, accroupi sur un scooter électrique (sa « voiture de fonction » ?) cet être de modeste prestance, presque « à poil » au propre comme nous le sommes au figuré, armé d’un gadget à 20 € apparaît-il vraiment comme un Zozo anecdotique, un simple emmerdeur pour parler clair ?
Cela fait des semaines que les experts stratèges télévisuels s’extasient sur les armes jouets qui, de l’Ukraine à l’Iran, marquent l’obsolescence des missiles, des sous-marins, des porte-avions et des tanks. L’arme de Hamza, mutatis mutandis, pourrait aussi bien faire figure de moderne fronde, non face à des forces de l’ordre suréquipées, mais face aux « populations civiles » désormais premières cibles des belligérants. Jouet, si l'on veut, mais comme les drones, et jouet tech : le X-shot de Hamza, d’une contenance de 1 litre, tire à 10 mètres et se recharge en 1 seconde.
En fantasmant l’intervention du « Charles De Gaulle » dans le canal Saint-Martin, c’est toute l’asymétrie manifeste des conflits en cours, y compris dans les eaux internationales, que l’on convoque dans le conflit français, ce conflit larvé depuis 2003 avec les émeutes du CPE et surtout depuis 2005 avec la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré.
Mais Hamza souligne aussi des symétries : rappelons qu’en 2005, M. Sarkozy, nain en marathon présidentiel, parlait lui aussi d’user du Kärcher, c’est-à-dire de jeter de l’eau sur les gens, ce que le maire RN de Carcassonne a fait récemment depuis son balcon sans être inquiété ou poursuivi. Bref tout le monde jette de l’eau, quand encore c’est de l’eau. Celle du canal Saint-Martin a toute chance d’être moins sale que celle des canons à eau de la gendarmerie dont on ne sait quels émulsifs elle contient.
Hamza est-il plus proche du petit Fillon usant d’ampoules lacrymogènes au lycée (source : le Figaro) ou du jeune Bonaparte dirigeant les batailles de boules de neige (épisode mythologique) ? Derrière le jeune révolté, un médiocre ambitieux ou un futur chef impitoyable ? Ou comme jadis Cohn-Bendit, juste un petit poseur narcissique et vain, que le système récupèrera sans même se donner trop de mal ?
Aussi voyous soient-ils, Hamza et sa bande ont cependant, pour l’instant, fait moins de dégâts que les sympathiques teuffeurs qui ont célébré la Musique en détruisant de nombreuses voitures, notamment dans le 9ème arrondissement, à 2 kilomètre du canal, et ceci en suivant l’usage étrange, mais partagé par le député non LFI Karl Olive, et consistant à monter sur les capots et sur les toits pour y trépigner joyeusement. Le Premier ministre avait estimé alors que la Fête s’était « relativement bien passée ». Hamza a de la marge.
Pour rester sur le canal Saint-Martin, il faut aussi mentionner la bande fasciste qui avait défilé et complètement explosé un bar et blessé des gens, trois semaines avant. La police avait pris son temps pour arriver, et les plateaux télé si disserts quant à Hamza avaient économisé leur salive. Hamza a (en tout injustice) beaucoup de marge.
Mais à part son jouet, il manie aussi un discours. Il est vite passé de « avec les fortes saisons je rafraichis les gens » à « tu payes pas : je te mouille ». Écoutons-le : « les douaniers ils laissent passer les gens quand ils les payent ils regardent pas leur véhicule ; ben moi je fais la même avec les vélos. Tu me passes deux euros, tu passes, je te mouille pas. Tu passes pas deux euros j’t’allume : on t’arrose jusqu’à tu pleures ».
La définition de la douane par Hamza est cependant celle d’une douane corrompue.
Personne ne semble lui avoir demandé où il s'était forgé cette conception sauvage du métier de douanier, plus souvent présenté comme ridicule qu'autre chose (et j'en ai dans mes ancêtres) ? Dans la littérature* ? Chez Dany Boone ? Ou dans quelque expérience douloureuse, dont il faudrait nous préciser l'emplacement ?
Ceux qui, en riant, ont évoqué le détroit d’Ormuz n’avaient pas tort car Hamza agit bien moins en douanier qu’un seigneur péagiste (expression médiévale désignant le racket sur la route) traçant une frontière qui n’existait pas jusqu’à ce qu’ils y posent leur barrière et leur tiroir-caisse. Il demande 2 euros, ce qui au barème moyen de Vinci représenterait un droit d’usage sur 15 kilomètres environ, et pour un service rendu aussi nul.
Plus tard Hamza voudrait travailler comme « investisseur ». Bref il est déjà, sans le slim, dans la peau du célèbre « jeune entrepreneur » et à défaut de Lambo blanche, il arbore un bonnet griffé Louis Vuitton.
Vous vous moquez ? « La plupart des gens ils sont racistes » alors que « nous on mouille des gens, on fait rien de mal, c’est tout ». C’est un biz comme un autre, on vous dit et pas plus nocif pour la planète que tant d’autres, même si en jetant diverses choses dans l’eau dans laquelle lui et ses amis vont ensuite se baigner, Hamza agit à l’image de l’homo economicus, détruisant son environnement ou le transformant en latrines.
Reste une grande question.
Sans compter que leur possession matérialise un peu le délit, pourquoi prélève-t-il sa dîme en euros sous la forme éminemment encombrante et saisissable de cette petite monnaie que tout le monde s’entend à décrire comme périmée ? Tant de jeunes gens de mes amis m’assurent à tout propos n’avoir aucune monnaie sur eux, que je diagnostique là une faiblesse dans le BP de Hamza. « Bitcoin fixes this » comme on dit en persan.
S’il doit y avoir quelques bitcoineurs au long du canal, il convient de demeurer inclusif et d’accepter la monnaie légale, quitte à la convertir furtivement en crypto.
Je ne suis pas inscrit comme lobbyiste et je ne touche aucune commission, mais il existe des terminaux ad hoc en euros dont même les curés s’en servent pour la quête. Pour prélever de manière fluide, car au péage, la queue vous klaxonne vite, les solutions de type QR Code ou sans contact)abondent et le commerce mainstream a déjà tout ce qu’il faut. Reste à le convertir en bitcoin, la vraie monnaie des voyous (on nous l’a assez dit) et de façon aussi rapide que possible. A ce jour je n’ai pas trouvé d’appli « deux en un ». L’IA que j’ai consulté a bredouillé que Deblock devait le faire (peut-être, ou bientôt) mais cela ne semble pas être le cas.
Les API de Revolut devraient permettre de bricoler ça, peut-être pas facilement, mais cela se tente. Des prestataires de paiements (Bitpay ?) devraient pouvoir offrir ce service. Stackinsat aussi (pour le moment il y a une barre à 10 euros). Il n’y a pas de blocage technique et Hamza nous propose un vrai usage.
Il doit y en avoir pour quelques heures de code. Ce serait l’honneur d’une petite PME de la « Blockchain Nation » d’y songer activement. Hamza lui-même pourrait y vivre son rêve, en étant « investisseur ». Le ministre qui a accueilli CZ en grande pompe ne lui refuserait pas quelques bonnes paroles.
* * *
(*) Sur la douane en littérature, lire cette belle étude.


























